26 juin 1960 – 26 juin 2009 : dans un an, elle aura cinquante ans. Si elle était une femme, elle serait en pré-ménopause, aurait quelques rides, mais serait considérée comme possédant la sagesse que prodigue l’expérience de la vie. Mais la Grande Ile n’est pas une dame. Elle est une Nation qui continue à se chercher. Indisciplinée, ayant une mentalité permanente de rebelle attardée, riche de potentiel mais pauvre dans ses caisses. 49 ans après le retour de l’Indépendance, Madagascar a progressé. Mais force est de se demander dans quel sens.
Jetons un rapide coup d’œil à quelques chiffres du développement durable (source : sites web de la Banque mondiale). Rappelons que le concept de développement durable a été créé par le Programme des nations unies pour le développement (PNUD) sur la base de trois grands paramètres : l’instruction, la santé et le revenu.
Madagascar
| 1960 | 1968 | 2007 | |
|---|---|---|---|
| Taux d’alphabétisation des adultes | .. | .. | .. |
| PIB par habitant (constant 2000 US$) | 389 | 391 | 246 |
| Espérance de vie | 40 | .. | 59 |
Maurice
| 1960 | 1968 | 2007 | |
|---|---|---|---|
| Taux d’alphabétisation des adultes | .. | .. | 87 |
| PIB par habitant (constant 2000 US$) | .. | .. | 4 709 |
| Espérance de vie | 59 | .. | 72 |
La seule avancée remarquable concerne l’espérance de vie : le Malgache du XXIème vit plus longtemps que celui de 1960. Le taux d’alphabétisation a également augmenté. Par contre, on constate que le revenu n’a guère progressé, et a même légèrement diminué. En comparant nos chiffres avec ceux de l’Ile Maurice, on constate le grand écart actuel en termes de revenu par habitant. Il en est également ainsi concernant l’espérance de vie : sur ce plan, le Malgache est arrivé en 2007 là ou se trouvait le Mauricien en … 1960.
Que peut-on en conclure : l’Ile Maurice, indépendante en 1968, a réussi là ou Madagascar a échoué. Les raisons sont multiples, et étaient déjà évoquées dans notre article « Auto-dérision ». Primo, la sagesse de choix économiques à des moments cruciaux. Secundo, la stabilité politique. Tertio, une capacité de vision à long terme. Et enfin, une réussite de la gestion de son melting-pot, pourtant bien complexe, entre créoles blancs, chinois et indiens.
Le rappel de cela n’est pas fait dans un but masochiste. Il s’agit tout simplement de dire que « cela » aurait pu être possible, si on ne s’était pas fourvoyé dans des voies qui étaient loin d’être obligatoires. Et si on aurait pu mettre ces erreurs sur le compte des erreurs de jeunesse, il est donc effarant de constater qu’à 59 ans, cette jeune fille qu’est la Grande Ile n’est même pas encore en mesure de prendre les leçons du passé. Cela n’est guère réconfortant pour les 50 prochaines années à venir.
If faut reformater la classe politique
En 1960 comme en 2009, la présence au pouvoir sert souvent de passe-droit pour ses courtisans. Et quand on voit les dinosaures qui papillonnent autour du gâteau de la transition comme de vulgaires mouches bleues, on ne peut que se faire une raison. Des politiciens, qui n’ont jamais montré ni compétence, ni patriotisme, ni sens civique, ni intégrité durant les régimes qui se sont succédés (certains étant même aux affaires depuis la Première République), prétendent avoir la capacité, la volonté et la mentalité de refaire Madagascar. A d’autres ! Au risque de nous répéter, les vieilles planches n’ont jamais fait de nouveaux meubles ! Et tant qu’on ne sera pas capable de reformater la pratique politique à Madagascar, n’importe quel DSRP, MAP et autres documents de politique générale de l’État ne seront toujours que du vent.
La classe politique malgache a accumulé des travers de mauvaise gouvernance perpétués par les différentes générations depuis le retour à l’Indépendance en 1960, et qui font que les institutions, et surtout la classe politique dont elles sont issues, ne sont pas respectées, car elles ne sont tout simplement pas respectables. La loi sur les partis politiques votée par l’Assemblée nationale début janvier 2009, au crépuscule du régime Ravalomanana, avait pour objectif de réduire le nombre de partis et de « professionnaliser » la politique à Madagascar. Idée a priori noble, mais qui devait certainement cacher des objectifs de contrôle de l’opposition. En attendant donc qu’un grand coup de balai soit (enfin) donné chez les politiciens et sa classe politique, Madagascar affiche environ 150 partis officiellement enregistrés. Et pourtant, il n’y a pas 150 projets de société. D’ailleurs il n’y en a même pas un. Cela illustre déjà le côté folklorique de la pratique de la politique à Madagascar : opportuniste, subjective, sans aucun sens de l’État, et donc « à géométrie variable », suivant la fameuse formule du Pasteur Richard Andriamanjato. Les politiciens devraient avoir honte de cette formule : en malgache, on aurait dit « tsy misy hazon-damosina ».
Les alliances politiques à Madagascar ne se basent donc pas sur des idées ou des projets, mais sur des personnes. Les campagnes électorales malgaches se fondent donc sur des slogans et des thèmes de soutien ou d’opposition à quelqu’un, mais sans programme précis. Comment dans ce cas s’étonner de la vacuité de certains slogans : « Marc Ravalomanana, sady bogosy no mpanana » ou « Lera » (2001), quand ce n’est des professions de foi telles que « Matokia dia minoa fotsiny ihany ». Mais au moins il y avait ces tentatives sympas car simplettes. Maintenant, la Haute autorité de transition nous balance son « Créons une nouvelle société dans laquelle règnera la vraie démocratie dans le respect du statut républicain » (1). Slogan auquel elle est la seule à croire, non pas parce que c’est un mauvais objectif, mais parce que il serait naïf de croire dans la capacité de ces gens-là à avoir un certain sens de l’État nécessaire à cet objectif. Qu’il me soit permis de radoter : un homme d’État ne fait pas de coup d’État.
Didier Ratsiraka et Marc Ravalomanana ont produit respectivement le Boky Mena et la vision « Madagascar naturellement » (sur laquelle le MAP est fondé) qu’après être arrivés au pouvoir. Qui peut dire maintenant quel est le projet de société de Andry Rajoelina, Harinaivo Rasamoelina, Monja Roindefo ou Roland Ratsiraka ? En fait, le seul projet qu’ils avaient était de renverser Marc Ravalomanana à n’importe quel prix, puis se mettre à sa place. En matière de programme, l’improvisation fera le reste. Avec son lot de bricolage.
Cette absence de capacité conceptuelle des politiciens fait que les alliances se font et se défont au gré du partage d’intérêt et de sièges. Les coalitions de fortune ne peuvent qu’imploser après un certain temps. Exemple : le fameux KMMR (Comité de soutien à Marc Ravalomanana) de 2002, qui s’est dissous une fois que ses membres se sont aperçus que le gâteau n’était pas assez copieux ; ou encore le Hery Velona Rasalama de 1991. C’est ce qui arrivera sans coup férir à la Haute autorité de transition, patchwork hétéroclite créé pour la circonstance, véritable « Cour des miracles » politiques.
Politiciens versatiles
On soulignera également la versatilité des politiciens malgaches, dont les prises de position ne sont jamais définitives. Hier adversaires féroces, aujourd’hui alliés (et vice-versa) : ce schéma est malheureusement courant et normal dans un système politique sans batailles d’idées. Les exemples de retournement de vestes et de manque de constance de nos politiciens sont si nombreux qu’il n’est nul besoin de les rappeler ici. Le code électoral critiqué par Ravalomanana en 2001, a plus tard trouvé en lui un fervent défenseur. En 2002, Marc Ravalomanana exigeait de Didier Ratsiraka à cor et à cri un accès à la RNM et à la TVM. N’est-ce pas ce que Andry Rajoelina lui a reproché en Janvier 2009, avant de refaire la même bêtise une fois installé par les mutins à Ambohitsirohitra ? Tous ont pour cheval de bataille la volonté de changer les choses, avant de faire pire que le régime précédent une fois parvenus à leurs fins. C’est ce manque de crédibilité des hommes politiques qui favorise les « hommes nouveaux » face aux dinosaures politiques, avant que ces hommes nouveaux ne provoquent à nouveau la désillusion après quelques années (ou mois).
Outre le traficotage d’élections, les dirigeants malgaches, une fois arrivés au pouvoir, n’ont qu’une idée en tête : renforcer leur siège. Ainsi, ils s’empressent également de transformer la Constitution (par voie référendaire ou parlementaire) afin qu’elle corresponde à leurs aspirations. Albert Zafy l’a fait en 1995 pour pouvoir nommer et révoquer le Premier ministre, Didier Ratsiraka à son retour au pouvoir en 1997 pour installer les provinces autonomes et limiter les possibilités d’empêchement, et Marc Ravalomanana à plusieurs reprises. En tant que garde-fou, les hommes politiques devraient une bonne fois pour toutes accepter le principe que la Constitution ne soit pas à géométrie variable, du moins dans ses grands principes. Il faut reconnaître cependant que dans sa conception plus « anti-Ratsiraka » que « pro-vision de l’avenir » en 1992, puis du fait des nombreux amendements qu’elle a subis, la Constitution actuelle est particulièrement peu cohérente.
Un cas flagrant est la séparation des pouvoirs, qui est présente de façon théorique dans la Constitution, mais qui dans la réalité est souvent absente. Après l’Etat-PSD de la Première République, on a eu droit à l’Etat-AREMA de la seconde, puis à l’Etat-UNDD de la troisième, et tout dernièrement de l’Etat-TIM. Par conséquent, il n’y a aucun contre-pouvoir possible, quand, à tous les étages de la société le parti dominant est présent et impose sa volonté sur la vie politique, économique ou médiatique. Cela encourage le mélange des genres, et le Chef d’Etat et sa famille sont souvent devenus un opérateur économique au business si dynamique que cela en devient suspect. La justice est souvent sous contrôle de l’Exécutif, ou du moins complaisante. Et à chaque crise, le Syndicat de la Magistrature frappe du poing sur la table en disant : « fini l’immixtion de la politique dans les affaires de Justice ». Mais ces rodomontades récurrentes ont fini par faire partie du décor, et ont perdu toute crédibilité. L’ingénieur Vonjy n’avait-il pas écopé d’une peine de prison, juste pour s’être opposé au mauvais endroit et au mauvais moment aux bidasses qui voulaient assaisonner la foule de leurs balles ?
C’est donc dans une ambiance curieuse que nous allons marquer le 26 juin 2009. Avec un sentiment de frustration pour le passé, de colère pour le présent et d’anxiété pour l’avenir. Joli tableau. Mais nous autres Malgaches n’en n’avons-nous pas été les principaux peintres ?




