Les occasions ratées du tgv
De manière idéale, une transition caractériserait en fait une situation pendant laquelle le nouveau pouvoir en place devrait se préoccuper prioritairement de la tenue des axes suivants :
- (Re)construire des structures sociales et institutionnelles négociées avec tous les acteurs et acceptées telles qu’elles
- Gérer les réformes économiques et sociales indispensables à la reconnaissance de sa compétence,
- Assurer la légitimation du pouvoir et de l’État et la consolidation démocratique.
Trois ans après le début de la crise, on n’a pas toujours pas vu l’ombre du début du quart du commencement de la moindre velléité de progrès sur l’un ou l’autre de ces axes. Si notre processus d’évolution vers la démocratie doit se fonder sur l’émergence de pré-requis socio-économiques, combien de temps devra-t-on encore attendre ces progrès ?
Là, le TGV et sa clique ont eu tout faux : les échéances énoncées imprudemment et de manière inconséquente (qui donc a rêvé avoir des élections avant 2014 ?), le train - transformé en tortillard - de réformettes et autres mesurettes (trano mora, vary mora, antani mora etc …), le népotisme mis en place ont sapé toute possibilité de légitimation de leur pouvoir alors qu’ils avaient la chance de faire la preuve de leur capacité à gouverner et à affirmer la légitimité de leur régime. Très Grande Vitesse, ne devait pas signifier précipitation inconséquente au risque de ne plus être que Très Grande Vacuité.
Dans le même sens, leur refus de négocier (malgré des renoncements de façade qui n’ont pas su masquer un unilatéralisme effectif) est un non-sens dans le principe d’une transition vers une hypothétique démocratie.
Il aurait été nécessaire, pour contrôler le processus de transition et en maîtriser l’incertitude, que les acteurs de la HAT puissent parvenir à orienter cette dynamique sur une trajectoire de long terme. On en est bien loin… Et on les en savait malheureusement incapables, faute d’être dotés des valeurs éthiques et/ou de la compétence indispensables. Mais les suivants, alertés, sauront ils faire mieux ?
C’est adressée à ces futurs dirigeants que demeure une question essentielle pour peu que, comme nous le devrions, nous nous projetions à demain et à après-demain. Si les structuralistes affirment que la démocratie doit se fonder sur des pré-requis en termes de développement socioéconomique et sociopolitique, et si, cercle vicieux, notre absence de démocratie nous empêche d’atteindre le niveau de développement ad hoc, certains, séduits par le modèle chinois par exemple, rêveront la voie d’un développement… sans démocratie à travers un pouvoir autoritaire. Est-ce la voie que nous souhaitons ? Dans la négative, la question est alors : sur quelle voie théorique fonder une ligne politique cohérente ? [1]
Le modèle de D. Rustow
L’approche de Dankwart Rustow [2], pour réductrice qu’elle soit parfois, me séduit parce qu’elle offre un modèle alternatif qui nie dans sa dynamique la prééminence des fondamentaux socio-économiques évoqués plus haut. Elle décrit en particulier, comme pré-condition essentielle au passage à la démocratie, la formation d’un sentiment national et d’une identité nationale forts [3], thèse qui me convient tout particulièrement. Et pour cause… Voir le document « La majorité silencieuse, c’est pas nous »
La deuxième condition/phase est l’existence d’une crise politique prolongée et insoluble qui voit s’ouvrir une fenêtre d’opportunité à la démocratisation quand un constat absolu d’impasse au conflit est établi. Ça, on connaît …
La troisième phase est une phase de « Décision » qui émerge quand les acteurs, constatant l’impasse du conflit après avoir épuisé toutes les solutions, sont contraints de NÉGOCIER un compromis et des règles démocratiques. Là, il va falloir faire en sorte que les pseudo-élites en question se sentent suffisamment étranglées par un réveil civique et militant avant que le pays n’ait lui-même trépassé.
La dernière phase dite de « Consolidation » s’établit enfin qui voit les règles du jeu démocratiques se faire peu à peu routinières, dans une période de sélection/éducation et reconnaissance réciproque des acteurs et d’apprentissage - acceptation des règles. [4]
Au regard de ce processus théorique, la catastrophique crise actuelle serait donc une opportunité pour le pays. C’est un comble me direz vous. Mais l’histoire n’est elle pas faite de ce genre de « curiosités » ?
… 50 ans de transition ?
Le pouvoir actuel en termes de capacités de nuisance détiendra longtemps, du moins peut on l’espérer, un sinistre record, en se situant en particulier à des années lumière de ce modèle théorique. [5]Mais à l’aune de ce même modèle, « qu’ont donc fait les précédents détenteurs du pouvoir ? », diront avec raison nos détracteurs et autres griots de la HAT.
En fait, dans la construction de la Nation malagasy, si aucun des gouvernements successifs du demi siècle écoulé n’a su satisfaire pleinement [6] les trois axes de sa responsabilité, si nous vivons depuis 50 ans une situation structurellement instable de (re)construction de nouveaux repères, de nouvelles relations sociales et institutionnelles, de nouvelles règles du jeu communément acceptées, si cette instabilité récurrente prend son origine dans l’incertitude structurelle d’une situation de transition et dans des mutations permanentes des rapports sociaux (à plus forte raison dans un contexe de mondialisation exacerbée), ne devons nous pas considérer et accepter que nous vivons ainsi depuis l’indépendance une période de transition ?
… en nécessité : la responsabilité , le sens du collectif, la fierté nationale …
Accepter l’idée de ces 50 années passés en transition, c’est assumer pleinement que nous vivons une phase de mutation critique longue mais logique dans la composition de notre histoire, phase où l’indétermination est la règle. Mais l’incertitude étant une donnée de base du processus de construction de notre démocratie, de fait, la vigilance, la responsabilité collective, l’engagement de tous s’avèrent indispensables et vitaux.
On fait référence ici à un préalable essentiel : la reconnaissance fière de notre appartenance à une nation malagasy.
Mais c’est là un autre sujet. Je citerai de nouveau « Peut-être sommes nous devant l’une de ces occasions de l’Histoire où un peuple voit s’offrir à lui un destin d’autant plus grand que ses épreuves ont été pires. Mais nous ne saurions soutenir nos droits, ni accomplir nos devoirs si nous renoncions à devenir puissants… ».
Bien à vous tous …
Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) http://madagoravox.wordpress.com
Références :
« Les transitions démocratiques : mobilisations collectives et fluidité politique ». Richard Banegas (document accessible en ligne sur : http://conflits.revus.org/index443.html)
« Transition to democracy : toward a dynamic model ». Dankwart A. Rustow (document accessible en ligne sur : http://polisci.osu.edu/faculty/mcooper/ps744readings/rustow.pdf)
« Sociologie des crises politiques, La dynamique des mobilisations multisectorielles ». Michel Dobry




