Dans un pénitencier international, les prisonniers sont placés en groupes dans de profonds trous, en fonction de leurs nationalités. Le Secrétaire général des Nations unies y effectue une visite pour contrôler l’application des Droits de l’Homme, et constate que devant chaque trou, il y a des gardes sévèrement armés pour empêcher les évasions.
Cependant il note qu’un trou est laissé sans surveillance, alors que des prisonniers s’y trouvent. Etonné, il demande une explication au directeur, qui lui répond qu’en fait, « ce sont des Malgaches. Il n’est nul besoin de les garder, car ils se surveillent eux-mêmes. Dès que l’un tente de s’échapper, ce sont ses compatriotes qui se chargent de le ramener dans le trou ». Essayez de sourire, c’était une blague.
Bien entendu, en tant que Malgache, on ne peut que rire jaune à la lecture de cette blague, qui ne peut être qu’une sale blague racontée par des abrutis dans une soirée fortement avinée. Comment peut-on ainsi s’attaquer à nous autres, peuple élu, peuple de braves, peuple à la richesse culturelle infinie, « race supérieure habitée par le génie malgache », voire selon l’étrange philosophe Xhi, peuple du « pied droit de Dieu et dont la France serait la main gauche ». Et tout ça, malgré notre PIB microscopique et nos crises politiques tellement cycliques qu’elles en deviennent une maladie chronique.
Le complexe de l’insulaire
Nous autres malgaches avons une haute opinion de nous-mêmes. Sans doute est-ce le fruit de notre insularité. Nous avons la plus belle nature au monde, mais Maurice qui est beaucoup plus petite accueille énormément plus de touristes. Les commandants de bord d’Air Madagascar se vantent de l’expression « atterrissage à la malgache » pour vanter leurs kiss landings et sans doute faire croire qu’ils ont inventé le concept.
Chaque apparition d’un étranger dans une sphère considérée de souveraineté nationale est qualifiée de sacrilège, nous confinant ainsi dans une mondialisation bancale où nous ne pouvons nous enrichir d’une fréquentation positive et intelligente d’autres peuples et d’autres cultures. Nous nous sentons forts. Nous nous sentons intelligents. Nous nous sentons doués. Et la pauvreté ou les crises politiques ne peuvent donc qu’être des accidents de parcours. De la faute des bailleurs de fonds, de la faute des politiciens, de la faute des réseaux mafieux, de la faute à pas de chance, de la faute au voisin, de la faute aux grandes puissances, de la faute aux cyclones, de la faute au karma, de la faute des autres. Mais, ne faisons-nous pas partie des autres ?
Il fut un temps, quand l’équipe nationale de football s’appelait encore Club M (avant de noyer sa déchéance dans des changements de noms d’animaux, sans que cela n’arrête par ailleurs la descente aux enfers), chaque défaite du onze national à l’extérieur était pudiquement cachée derrière des explications oiseuses. On a été mal accueillis, c’est l’arbitre qui a triché, la nourriture était infecte, il faisait trop chaud, l’herbe était trop haute. Et tutti quanti. Et tutti frutti. C’est cette habitude à refuser d’admettre nos faiblesses pour les cacher derrière des arguments fallacieux qui nous plonge encore à la queue de tous les classements mondiaux en matière de pauvreté et de développement.
Cendrillon et Cosette ?
La réussite insolente de Maurice, devenue indépendante en 1968, soit huit ans après nous, doit nous engager à nous poser les bonnes questions. En 2007, selon le site web de la Banque mondiale, le PIB par habitant (constant 2000 US$, comprenne qui pourra cette formule ésotérique) était pour Madagascar de 246$ et pour Maurice de 4.700$. En 1980, ces chiffres étaient respectivement de 342$ et 1.571$. Comment expliquer le développement parallèle du miracle Mauricien et du désastre Malgache ? Interrogé à ce sujet en 2001, Didier Ratsiraka répond « je ne voudrais pas discréditer nos amis Mauriciens, mais tout est relatif. Il est plus facile de diriger un pays d’un million d’habitants qu’un autre de 16 millions d’habitants » (cité par G. Raharizatovo in Madagascar 2002, Genèse et silences d’une crise
). Encore une fois, c’est la faute à pas de chance. Ou à la démographie galopante des Malgaches, dont beaucoup en milieu rural n’ont pas la télévision, et doivent donc trouver d’autres divertissements nocturnes. D’ailleurs à la réflexion, ce dernier point est aussi un problème de développement, ramenant au pouvoir d’achat et à l’électrification rurale...
Bien entendu, on peut élaborer des thèses entières sur l’analyse parallèle de la situation de Madagascar et de l’Ile Maurice, sur la base de paramètres économiques, sociologiques, politiques ou historiques. Mais pour faire simple, il est possible d’affirmer sans coup férir qu’il y a au moins quatre points fondamentaux.
Primo, la sagesse de choix économiques à des moments cruciaux. Alors que Didier Ratsiraka se fourvoyait sur les voies ténébreuses du paradis socialiste, Maurice lançait son programme de développement sur la base du triptyque ambitieux sucre - textile - tourisme.
Secundo, la stabilité politique. La démocratie mauricienne est une des plus stables du monde, et elle ne s’est jamais égarée dans des crises politiques violentes et autres prises de pouvoir par la rue grâce à un respect sacro-saint de la Constitution.
Tertio, une capacité de vision à long terme. Alors que l’Ile Maurice vit encore très bien des subsides du tourisme, les autorités mauriciennes ont lancé un vaste programme de réformes pour adapter l’économie du pays aux évolutions futures de l’économie mondiale, et se focaliser sur d’autres opportunités telles que les services financiers.
Et enfin, une réussite de la gestion de son melting-pot, pourtant bien complexe, entre créoles blancs, chinois et indiens. On ne s’embarrasse pas de priorités basées sur côtier, ambaniandro ou karana.
Le malgache et le développement
Le malgache est-il fait pour le développement ? Le malgache est-il fait pour la démocratie ? A priori ces deux questions peuvent sembler être provocatrices, voire choquantes. En fait, elles le sont. Mais au-delà de la provocation, le contexte de cette crise politique et la situation de notre pays après 50 ans d’Indépendance invitent à une véritable réflexion sur la mentalité malgache, sur nos valeurs et sur nos défauts.
Dictons, proverbes et autres expressions usuelles sont une bonne illustration de la mentalité populaire. Or que dit-on à Madagascar ? Ny hazo avo halan-drivotra (le vent a horreur des arbres trop hauts), véritable hymne à la médiocrité pour appeler chacun à ne pas se faire remarquer et à ne surtout pas faire de zèle. Valala anaty harona, izay miakatra ambony sintomina hidina (des sauterelles dans un panier, celles qui essaient de s’en sortir sont tirées par le bas par leur congénère).
On pourrait multiplier ces exemples pour dénoncer les travers de notre culture, qui grâce à Zanahary, a quand même aussi et surtout des qualités, même si en ces temps troublés, lesdites qualités ne sont pas très visibles. On pourrait également parler de notre rapport au temps, très « flexible » (entendre par là que nous autres Malgaches avons des problèmes avec la ponctualité). Ou de notre mora mora légendaire, si légendaire qu’il en devient péjoratif.
Ray aman-dReny
La culture Malgache, dit-on, accorde une valeur quasi-sacrée aux Ray aman-dReny (parents), qualificatif accordé aux aînés par leur âge ou leur fonction dans une communauté donnée, et par extension, à ceux qui détiennent une fonction de responsabilité : chef d’Etat, chef d’entreprise, chef d’Eglise, chef de fokontany, chef de service, papy, tonton fortuné… Ce sont les aînés qui doivent pouvoir servir d’arbitres, de recours, de soutien, de protecteur. Ce respect autrefois accordé aux anciens s’est dévoyé dans des travers que certains ont résumé ainsi : Article 1, le Ray aman-dReny a raison. Article 2, le Ray aman-dReny a toujours raison. Article 3, quand le Ray aman-dReny a tort, appliquer les articles 1 et 2. Cela créée une société sclérosée, incapable d’établir un conflit intergénérationnel, sauf par des mouvements de rue.
La cote de la valeur Ray aman-dReny s’est également effritée au fil du temps. Sans doute est-ce le fruit d’une absence de management éducatif de la part des responsables (église, école, parents mais aussi politiques) qui ne permet pas aux jeunes générations de créer une synergie entre le flux de repères étrangers et le socle des valeurs Malgaches. Ainsi, la culture Malgache est devenue non pas une culture métissée, mais une culture bâtarde qui se ne pratique plus au quotidien que dans les kabary (discours) d’usage lors des famangiam-pahoriana (visites de condoléances), ou dans les famadihana. Mais les générations plus âgées ont également perdu le sens de modèle qu’il faut donner au vocable de Ray aman-dReny.
Si les Ray aman-dReny ne sont plus respectables en montrant le bon exemple, comment les zanaka (enfants) pourraient-ils les respecter ? On se souvient que le début de cette crise politique avait commencé début Janvier 2009 par des échanges à distance entre MM. Ravalomanana et Rajoelina sur le thème des relations entre Ray aman-dReny et zanaka, le premier exigeant une forme de respect que le second se refusait à lui donner. Faute de consensus à ce sujet, quelques semaines plus tard, le dialogue se muait entre Chef suprême des armées et leader insurrectionnel...
La culture Malgache, dit-on, accorde également une valeur quasi-sacrée au Fihavanana, expression devenue litanie sans qu’on ne sache plus très bien ce qu’elle recouvre. Avec ce qui se passe actuellement, on ne peut que se poser des questions. En outre, la culture Malgache est une culture de marimaritra iraisana, qui ne signifie pas toujours consensus (ce qui aurait été une bonne chose), mais plutôt compromis. Dans le pire des cas, le marimaritra iraisana est le mauvais arrangement. C’est la compromission qui a fait tout le monde courber l’échine devant les abus de Marc Ravalomanana depuis 2002, pour éviter les « problèmes » (cela est valable pour le FFKM, la communauté internationale et la société civile, à l’exception notable du SEFAFI et du CONECS). C’est la compromission qui a fait que tout le monde, au début, a trouvé son compte dans les agissements de Andry Rajoelina, avant de s’effarer de ce train à grande vitesse sans frein ni marche arrière.
Les lignes qui précèdent auraient pu être considérées comme une insulte à la « grandeur Malgache » si elles avaient été écrites par un étranger. Mon statut de fils de l’Ile m’autorise à les mettre aujourd’hui dans le débat. Car au-delà de la solution qu’il faudrait bien qu’un jour on trouve à cette crise, il y a sans doute aussi une réflexion plus profonde à entamer sur les causes structurelles de la situation présente. Ainsi, un jour quittera-t-on peut-être le Mur des lamentations, ou les escalades continuelles du mur de Jericho (1).
Note : (1) Depuis la crise de 1991, le Mur de Jericho est une expression utilisée par la foule du 13 mai lors des crises pour désigner le régime en place.





