« L’homme est un animal politique » nous enseigne Aristote. Aucun étonnement donc que les commentateurs, la population ou la classe politique elle-même empruntent à la faune certains qualificatifs pour décrire les politiciens. On parlera de « dinosaures » au sujet des vieux politiciens de carrière qui s’incrustent ; de « faucons » pour désigner les extrémistes ; de « lions » pour qualifier les combatifs ; de « renards » pour identifier les rusés ; de « rapaces » pour ceux qui sont appâtés par l’intérêt supérieur de leur ration ; de « moutons » pour les écervelés qui suivent bêtement leurs leaders, y compris vers des zones rouges ; de « rats »pour se moquer de ceux qui quittent un Gouvernement ou un parti politique quand cela commence à sentir le roussi… Mais dès que l’on parle de foza, certains se mettent à crier hâtivement au scandale, depuis que ce mot est apparu dans le vocabulaire politique malgache avec le coup d’État de 2009. Notons que le terme était déjà présent dans le langage de tous les jours.
Depuis plusieurs années, les rizières malgaches sont envahies par une variété de crustacés appelés « écrevisses marbrées » ou « foza orana » (procambarus sp). Ces animaux détruisent les rizières en y creusant des petits trous pour s’y loger ; éliminent les autres espèces animales en se comportant en redoutables prédateurs très agressifs ; et prolifèrent très rapidement. Ils sont classés parmi les espèces « invasives et nuisibles ». Et pour couronner le tout, ils sont impropres à la consommation. Par extension, le qualificatif de « foza » s’est alors rapidement appliqué à Madagascar à ce qui était vulgaire ou de mauvaise qualité : un téléphone bon marché ; quelqu’un qui utilise un langage ordurier ; ou éventuellement une femme aux mœurs un peu légères. Pendant la crise 2009, des petits malfrats ont même créé un virus informatique appelé « Foza Orana.vbe », qui se caractérisait par une forte résistance face aux anti-virus, et qui a fait des ravages dans les flash disks des Malgaches. En résumé, foza est devenu synonyme de problèmes.
Quand la crise 2009 a éclaté, le mot est venu s’installer dans le vocabulaire politique. Les adversaires de la Révolution orange ont baptisé de ce quolibet les partisans qui remplissaient la place du 13 mai. Le principal point d’analogie était la relative quantité, mais également les effets toxiques du processus du coup d’État sur la vie de la Nation. Aux yeux de ceux qui ne partageaient pas cette démarche, les manifestations sur la voie publique rappelaient le pullulement de cette espèce, mais également l’effet nuisible du foza orana dans les rizières malgaches. Très rapidement, le surnom s’est installé dans les forums et les conversations pour désigner les dirigeants et les partisans de la Révolution orange, en leur attribuant les caractères de mauvaise qualité, de toxicité et d’invasivité du procambarus sp.
Au début de la crise, afin de grossir les rangs des manifestants, Andry Raoelina et sa clique ont racolé tout ce qu’Analakely et les environs comptaient de quat’mi (sans-abris), en échange de quelques billets. Puis, quand le mouvement légaliste tenta de se structurer et arriva à occuper Ambohijatovo, des velléités de descendre pour conquérir la Place du 13 mai furent très rapidement mises sous l’éteignoir. Les « stratèges » spécialisés dans l’élevage des gros bras et la manipulation des défavorisés se firent forts de défendre l’accès à la Place du 13 mai avec des milices de civils. J’ai de mes propres yeux vu une femme sans-abri puiser de l’eau dans un égout avec un petit kapoaka pour en asperger les légalistes, qui bien entendu battaient en retraite. De ce genre d’anecdotes date la qualification de « foza » attribuée de façon très impropre par des extrémistes à certaines couches défavorisées de la population. Ce raccourci basé sur une condition sociale est inacceptable, et pour notre part, nous refusons d’y souscrire.
Par contre, il n’y a rien de répréhensible à essayer de disserter sur un concept de « fozacratie », qui serait une forme de pouvoir calquée sur les caractéristiques de l’animal foza orana. Primo, la loi du nombre quantitatif (en référence au pullulement) qui prime sur le qualitatif. Or, comme on le sait, 100 fous ensemble n’ont jamais fait une personne censée. Secundo¸ le côté nuisible et nocif, qui ne se préoccupe pas de l’environnement et des impacts de leur action. Tertio, la mauvaise qualité des propositions et des performances sur tous les plans. Quarto, la loi du plus fort comme dans tout règne animal, avec les kalachnikovs aux mains des gros bras qui tiennent lieu de cervelle.
Catastrophe économique ; démocratie de façade cachant répression et intimidation ; mauvaise gouvernance ; autisme politique refusant la nécessité d’un apaisement ; comportement beaucoup plus basé sur le tapage et la capacité de destruction que sur celle de construction… Tout ceci rappelle la colonisation par les procambarus sp d’une rizière (ou d’un forum…). Encore une fois, il ne s’agit donc pas ici d’un qualificatif basé sur une condition sociale. D’ailleurs, beaucoup de membres du régime hâtif sont loin d’être pauvres, sans compter les nouveaux riches. Mais il s’agit d’une théorie basée sur l’étude d’une mentalité et d’un comportement qui s’installent de façon sournoise, et dont les effets seront irréversibles.
Cette mentalité a permis à Andry Rajoelina et à ses griots de prendre le pouvoir, et lui permet également d’y rester. « Toa ny vatolampy ny majorité silencieuse, ngezabe fa hangerezan’ny vorona » [1] claironnait dans un lieu public un inamovible ministre hâtif. « N’inona fahaizan’ialahy, izahay izao no mitondra fa ialahy mpitazana fotsiny » m’écrivait dans un mail un pro-Transition. « Je me permet de vous dire, dans la même solennité de votre article et qui va bien à votre image, c’est que c’est vous qui allez l’avoir dans le c.u.l, si ce n’est déjà pas le cas ! Pour ceux qui peuvent comprendre, lay tsofa sisa no andrasana ! » me menaçait le forumiste Lefona. Petit éventail des méthodes de mépris ou d’intimidation utilisées par les fozacrates, et qui montrent leur niveau de respect d’autrui. Quand je pense que ces pitres ont inséré Fitiavana dans la devise de la IVème République, je suis tellement mort de rire qu’on doit même m’entendre jusqu’en Tchétchénie.
Le présent article clôt une série produite cette semaine à l’occasion du 3ème anniversaire du premier édito (le 31 janvier dernier), et dont le fil directeur est (je l’espère) assez clair : la politisation de la justice ; l’inconstance du régime hâtif à tenir ses engagements vis-à-vis de la communauté internationale ; et les lacunes en matière d’éducation citoyenne favorisent des facteurs structurels défavorables, attisés par la « winning coalition » qui veut protéger ses intérêts. Qui dit théorie dit possibilité de prévoir : ce qui précède est un engrais pour la « failed state » qui s’annonce à cause des fozacrates, et nous rapproche du pire. Car malheureusement, le pire est encore possible : la fozacratie est un concept nouveau que ses griots ont fort envie de saisir à toutes pinces pour pouvoir la développer et la documenter.





