Le caractère cyclique des crises malgaches serait-il dû à un problème d’éducation ? Si on se place d’un point de vue comparatif, on peut effectivement poser l’hypothèse d’une relation entre éducation et démocratie. Toutes les données statistiques montrent à première vue que les dirigeants des pays ayant des taux plus élevé de scolarisation et d’alphabétisation ont un comportement démocratique plus affirmé. Toute lecture croisée des tableaux de la Banque mondiale ou du PNUD sur les taux relatifs à l’éducation avec ceux de Freedom House sur la liberté montreront que l’hypothèse est acceptable.
Il peut y avoir plusieurs explications pour les relations de cause à effet. Dans un pays à niveau de scolarisation élevé, le débat d’idées prime dans la nécessaire compétition pour arriver au pouvoir. Les politiciens doivent réfléchir et produire des projets de société et des programmes de gouvernement pour séduire les électeurs, et ensuite maintenir les taux de popularité. Au niveau de la société civile et des citoyens, la scolarisation affûte la capacité à entamer des débats d’idées, mais aussi à évaluer la qualité des offres proposées par la classe politique.
Il y a donc un lien direct entre développement et démocratie. Selon plusieurs thèses de sciences politiques, la démocratie a pris racine dans les pays occidentaux il y a plusieurs décennies, car la vague de démocratisation a été précédée d’une vague d’industrialisation, et donc de mieux-être matériel et social qui a facilité l’implantation de la démocratie. Mais la mise en place d’institutions suffisamment fortes avant les élections au suffrage universel a permis à la démocratie de ne pas vaciller au moindre coup de vent. Le problème des pays de la seconde vague de démocratisation (dont font partie Madagascar), c’est qu’ils ont tenté d’instaurer la démocratie alors que les institutions capables d’organiser et de gérer cette forme de régime n’étaient pas encore en place.
Toutefois, il existe des exceptions qui invitent à la réflexion. Rappelons tout d’abord que le nazisme s’est développé dans une Allemagne qui était loin d’être un pays en développement, tout comme la Russie qui fait quand même partie du G8 malgré sa conception discutable de la démocratie. À l’opposé, le Mali a des taux relatifs à l’éducation (scolarisation, alphabétisation) inférieurs à Madagascar, mais est reconnu comme étant libre au vu du classement établi par Freedom House [1]. On peut donc être un pays pauvre, peu développé, avec un développement humain bas, et vivre dans un régime démocratique respectant les libertés politiques et les droits politiques. Bien entendu, on pourra toujours arguer que cette exception est trop faible pour remettre en cause la tendance générale. Peut-être. Mais cette exception veut aussi dire que la tendance qui subordonne le niveau de démocratie à celui de scolarisation n’est pas une fatalité. Par conséquent, si on a le choix entre deux modèles, pourquoi se dire systématiquement que Madagascar est condamné aux dictatures et aux coups d’États, juste parce que nous avons le malheur de vivre dans un pays en voie de développement ?
Par ailleurs, l’instruction acquise à l’école n’est pas le seul aspect à prendre en compte. L’éducation citoyenne et l’instruction civique permettent d’inculquer le respect des règles de la vie en société. Cela va du respect du code de la route, de fait de se lever dans un bus quand il y a des personnes âgées ou des femmes enceintes, même si on ne se trouve pas sur des places réservées. Quand on est éduqué dans le respect des règles, on ne se hasarde pas à demander le renversement du pouvoir public établi juste parce qu’on a rassemblé 3.000 personnes sur une place publique. Il y a donc un effet de développement qui joue sur le niveau de démocratie. En nous référant à la fameuse pyramide de Maslow, il semblerait qu’un peuple qui se préoccupe moins de problèmes existentiels (manger, se loger, se vêtir etc.) a l’esprit plus disponible pour penser aux autres besoins supérieurs (reconnaissance et accomplissement).
Que nous dit le cas malgache ? Dans un pays dans lequel les marchands trouvent normal de squatter les rues et les trottoirs ; les hommes uriner à tous les coins de rue ; les taximen et chauffeurs de taxibe jouer aux chauffards dans les artères de la Capitale ; n’est-il pas logique qu’un fait aussi scandaleux qu’un coup d’État semble étrangement acceptable pour beaucoup ? Certains ont même créé une insanité conceptuelle : « le coup d’État démocratique ». Il vaut mieux entendre cela que d’être sourd, surtout dans une République du XXIème siècle. Les gens qui ne se préoccupent pas du Code de la Route vont trouver la Constitution du pays tout aussi accessoire, et accepteront de faire les moutons écervelés sur une Place publique en suivant un faux berger, qui s’empressera d’ailleurs de les mener devant l’abattoir d’un Palais d’État pour pouvoir comptabiliser les martyrs dont sa révolution a besoin. D’autant plus qu’avec le marasme économique créé par le coup d’État de 2009, les chômeurs et ceux qui sont obligés de vivoter ont autre chose à faire qu’à penser aux élections. Il y a donc une sorte de fatalité qui s’installe, et sur laquelle surfent les hâtifs et leurs griots. C’est l’explication de la fameuse majorité silencieuse dont pro et anti transition prétendent revendiquer la sympathie, et sur laquelle surfent périodiquement tous les apprentis putschistes et manipulateurs. Raison pour laquelle, afin de répliquer à ceux qui mélangent les torchons et les serviettes, les gens cultivés pourront clamer les vers de Victor Hugo :
« Quant à flatter la foule, ô mon esprit non pas,
Car le peuple est en haut, mais la foule est en bas ! ».
La situation actuelle de laisser-aller et de perte de la citoyenneté reflète les défauts et les lacunes de l’éducation citoyenne à Madagascar. On pourra reprocher à juste titre à Ratsiraka d’avoir fait supprimer l’éducation civique en classe, pour des raisons que j’ignore [2]. Mais l’éducation citoyenne n’a pas nécessairement un lien avec la scolarisation : les familles et les Églises (par exemple) peuvent et doivent contribuer à la socialisation. Ces institutions ont donc failli depuis des décennies à leur mission, et ont leur responsabilité dans la situation actuelle.
Par conséquent, tout plan de reconstruction ou de refondation de la part des bailleurs de fonds ou des dirigeants de la Vème République devrait inclure un fort programme national d’éducation citoyenne. Celui-ci devra apprendre aux Malgaches à vivre ensemble ; et aux dirigeants, opposants et gouvernés à jouer leur rôle selon les règles. Le peuple est mal éduqué politiquement par la pratique des dirigeants et des opposants depuis 1960, et ceux qui sont censés l’éduquer pour lui donner un peu de lumière sont eux-mêmes dans les ténèbres. Si rien n’est fait pour assainir les mentalités, le caractère cyclique des crises malgaches ne fera que se confirmer. Et quand on voit les ravages de la crise causée par le coup d’État de 2009 sur le milieu de l’éducation, on ne peut que se poser des questions sur le sens de responsabilité des auteurs (lire entre autres ce poignant article de nos collègues de l’Express également repris par AllAfrica.com). Seuls les frères Rapetou #4822 et #4584 ne voient que joie et bonheur populaire à l’ère de la DJ-Cratie.
Comme tout le monde, j’ai rigolé en entendant les prophéties d’un soi-disant Pasteur qui se voit Président du pays en 2013. Le personnage me semble aussi ecclésiastique que je suis docteur en physique nucléaire. Je pose donc l’hypothèse suivante. Primo, d’une part, il a annoncé cette « prophétie » urbi et orbi, alors que d’autre part, le niveau du revenu de sa secte est fonction de sa crédibilité par rapport à une promesse aussi visible : il y a donc un risque qu’il « se débrouille » en 2013 pour que cela arrive. Secundo, l’histoire du pays montre qu’il suffit de 3.000 à 10.000 personnes pour occuper une Place publique, et que celui qui arrive à le faire quotidiennement pendant un certain temps parvient immanquablement à renverser le régime en place : en prenant appui sur les fidèles de sa secte, le schéma de prise du pouvoir pour forcer un alignement de « la prophétie » avec la réalité n’est-il pas tout tracé ? Pour une fois, j’espère vraiment me tromper. Mais les personnes en charge auront-ils de quoi éduquer les citoyens à temps pour éviter que l’histoire ne bégaye encore une fois ?





