Le 14 juillet 1918, le navire Jemmah était torpillé. À son bord, un nombre important (mais que les archives de l’armée française ne permettent pas facilement de déterminer) de soldats malgaches.
De ces archives, on comprend que ces hommes étaient incorporés au sein d’un des régiments de chasseurs malgaches, composés de bataillons de tirailleurs malgaches. Le nom du navire et la lecture des journaux de marche et d’opération des unités incitent à penser que le torpillage a dû se passer quelque part entre Salonique et Monastir, sur le Front de Macédoine, au cours de la longue expédition menée entre 1915 et 1918 par les armées alliées contre les armées allemandes, ottomanes, austro-hongroises et bulgares.
L’opération militaire est aujourd’hui un peu oubliée par les opinions publiques des puissances belligérantes. Mais l’importance stratégique de l’ouverture de ce front oriental pour délester le front occidental n’est pas à sous-estimer. L’offensive voulue par les généraux Adolphe Guillaumat et Louis Franchet d’Espérey (surnommé « Desperate Frankie » par les Britanniques en raison de son énergie jugée exhubérante) a finalement abouti à la capitulation de la Bulgarie et à la liberation de la Serbie.
14 juillet 1918 : par sa seule date, le naufrage du Jemmah suffit à justifier que Madagascar ne soit pas oublié lors des célébrations militaires de la fête nationale française. Et même les plus nationalistes des malgaches ne peuvent, sous prétexte que les morts combattaient sous les couleurs de la France, négliger leur devoir de mémoire vis-à-vis de leurs compatriotes.
À mes yeux, les oppositions de principe à la présence de troupes malgaches sur les Champs Élysées doivent donc être considérées comme un épiphénomène dans une Histoire qui nous dépasse tous. Et la seule réserve significative que je pouvais avoir face au spectacle des troupes malgaches précédant hier un défilé militaire français tenait en une interrogation : pourquoi maintenant ? pourquoi si tard ?
Malgré les bombardements de Dresde et le massacre d’Oradour sur Glane, les troupes allemandes ont pu marcher à nouveau avec fierté sur les Champs Élysées bien avant que les armées des pays africains ne bénéficient de cet honneur. Et des soldats de l’OTAN (américains, français, britanniques et polonais) ont défilé cette année sur la Place Rouge, devant les russes Medvedev et Poutine, l’allemande Merkel et le chinois Hu Jintao, sans que l’on ait à considérer s’il y avait ou non un vainqueur et un vaincu de la guerre froide.
La logique aurait voulu que l’hommage rendu aux hommes d’Afrique n’ait pas attendu les 50 ans des indépendances africaines, et ait pu avoir lieu à l’occasion d’une année symbolisant davantage les deux conflits mondiaux. La justice aurait aussi commandé qu’il n’ait pas fallu un jugement obtenu à grand peine auprès du Conseil constitutionnel français pour qu’anciens combattants européens et africains soient également reconnus sur le plan financier.
Tout se passe comme si l’Europe avait eu tendance à confisquer pour elle la victoire, et que la « Force noire » avait figuré au rang des perdants... Pour relativiser, on en arrive à se demander si perdre serait tellement négatif ? Perdre, c’est aussi s’obliger à réfléchir, à penser, à comprendre... Le devoir de mémoire n’est pas forcément négatif, à condition que cette mémoire ne soit pas excessivement sélective.





