Une rencontre discussion à bâton rompu avec l’expert juridique de la mouvance Ravalomanana, Benja Andriamihanta permet d’appréhender l’esprit qui anime la mouvance et de lire les événements mais aussi de suivre l’actualité nationale d’une autre manière. D’emblée notre interlocuteur plante le contexte réel dans lequel tout évolue.
Depuis la fin des années 80 l’ambiance générale est à la négation des pouvoirs gérontocratiques (chute du mur de Berlin, principes de la Baule…). Les années 90 sont jalonnées de mouvements de contestation des pouvoirs autoritaires tant en Afrique qu’à Madagascar où il a été remarqué l’émergence de toutes sortes de groupements et regroupements tel le GVTD, ou encore les « Hery Velona » ; ce fut l’époque des « majorités à géométrie variable » dont les principaux acteurs sont aujourd’hui encore au sein ou dans le giron du pouvoir, entre autres, Marson Evariste, Norbert Lala Ratsirahonana, Andriamanjato Richard, Daniel Ramaromisa…
Benja Andriamihanta note en passant que ce grand mouvement est propre à l’Afrique francophone, anciennement colonisée par la France qui, contrairement au Royaume Uni, autre grand pays anciennement colonisateur, connaît depuis toujours des problèmes récurrents avec l’immigration de ses anciens sujets coloniaux. La France ne peut vivre sans ses anciennes colonies dit-il. Notre interlocuteur n’a pu s’empêcher de s’insurger contre ceux qui se réfugient dans la double nationalité malgache et française et qui clament le respect du « soatoavina malagasy » pour faire valoir leur patriotisme, se posant en donneurs de leçons alors même qu’ils n’ont pas l’honnêteté et l’audace de défendre cette patrie contre l’offensive insidieuse et pernicieuse des anciens colonisateurs, très pointilleux dans l’octroi de la nationalité française ; mais surtout qu’ils ne veulent pas se défaire des « privilèges » que leur procure la citoyenneté française. Ceux-là sont attachés à des privilèges matériels par des liens de subordination avec leur nouvelle patrie. Mayotte déclare-t-il, a été vendue en son temps aux Français par des princes malgaches.
En tout cas, pour Benja Andriamihanta, la crise de 2001-2002 est l’aboutissement logique d’un vaste mouvement de contestation contre des dictatures et surtout de prise de conscience des électeurs de la valeur de leur vote. Ils refusent le vol de leur vote et s’organisent dans des comités de défense des voix ou des choix du peuple (KMSB ou Kômity Miaro ny Safidim-Bahoaka) qui ont essaimé partout dans l’île jusque dans les communes les plus reculées. Pour la première fois, un vrai opposant, en l’occurrence Marc Ravalomanana, a pu battre aux urnes un concurrent en exercice des fonctions de chef d’Etat. Et malgré les manœuvres judiciaires, les électeurs ont réussi à imposer leur choix. C’est fort de cette valeur de leur vote, que depuis 2006 puis 2009 jusqu’à ce jour, des citoyens dénoncent et se révoltent contre le vol de leur vote.
Expliquant la persistance des manifestations de chez Magro et d’ailleurs, l’expert juridique Benja Andriamihanta est catégorique : le coup d’État de 2009 est sur le plan constitutionnel un vol des votes des électeurs. Il dit ceci : « la prise de conscience de 2001 sur la valeur du droit de vote constitue un élément fondamental de la prise de conscience citoyenne pour rejeter Andry Rajoelina qui est considéré comme un putschiste ayant violé ce droit et donc ayant insulté ces citoyens ; du coup même ceux qui n’ont pas voté pour Marc Ravalomanana mais qui sont respectueux de la démocratie, s’identifient à celui-ci et deviennent même sympathisants ».
À notre question sur la remise des pleins pouvoirs à un groupe de militaires les plus haut gradés, Benja Andriamihanta évoque la déliquescence au sein du pouvoir qui a fait constater une situation d’exception. Il évoque aussi une proposition de résolution de crise déposée le 9 mars auprès de la Haute cour constitutionnelle par Hajo Andrianainarivelo, Ny Hasina Andriamanjato et Nadine Ramaroson. Cette proposition peut se résumer en la cession du pouvoir à Andry Rajoelina parallèlement à la dissolution du gouvernement, de l’Assemblée nationale et du Sénat. Seuls deux corps institutionnels étaient apparemment libres à l’époque, soutient-il, à savoir, la Magistrature et l’Armée ; l’acte de remise des pleins pouvoirs à l’Armée était, selon lui, un acte républicain.
Le juriste a saisi l’occasion pour revenir sur la France. À son avis, la France n’a jamais pardonné aux trois anciens présidents de la République d’avoir exposé les intérêts français aux offensives d’autres puissances étrangères. La FrançAfrique dit-il n’a jamais digéré la nationalisation de la base de Diégo Suarez, l’audace de quitter la Zone Franc, ou la nationalisation des grandes sociétés coloniales françaises (Marseillaise, Lyonnaise…) ; quoi qu’on dise, poursuit-il, le Pr. Albert Zafy lui non plus n’est pas en odeur de sainteté avec les intérêts français. Selon Benja Andriamihanta, les trois anciens présidents sont perçus et considérés comme francophobes. Il affirme toutefois que la France est en train de se voiler la face car elle est en train de péricliter et a échoué dans sa politique notamment à Madagascar et dans la région de l’Afrique australe. Le coup d’État de 2009 n’a pas réussi, explique-t-il, sinon le pays n’en serait pas là car les citoyens électeurs sont demeurés attachés à la valeur de leur vote et de leur liberté.
N’est pas kamikaze qui veut !
Abordant les événements du 7 février 2009, Benja Andriamihanta ne s’est pas dérobé et entame tout de suite la question de l’amnistie. Surprenant quelque peu par sa franchise, il est allé droit dans le tas en déclarant après avoir mis le sujet dans son contexte, qu’on ne doit pas jouer sur le souvenir macabre des gens pour des raisons bassement politiques, car il faut avouer que les individus qui étaient partis assaillir Ambohitsorohitra le 7 février 2009 étaient des adultes vaccinés et responsables. Benja Andriamihanta ne veut pas admettre de liens entre le concept d’amnistie et celui de suicide ou de tuerie car de tout temps et partout ailleurs, et dans le cas de Madagascar depuis Andrianampoinimerina précisément, s’en prendre au palais est un crime capital – le 3e crime capital (manani-dapa). À son avis, on ne peut associer d’une manière ou d’une autre des suicidaires et cette question d’amnistie. Et contrairement à Bachar El Assad, il n’y a pas eu de tirs dans le tas, à preuves, les séquences vidéos de France 24. Et puis poursuit-il, lors de ces marches sur le palais d’État, très rare sont les dirigeants politiques qui y ont laissé leur vie. Didier Ratsiraka a pris ses responsabilités devant la blessure de Monja Jaona. Dans tous les cas, cet expert juridique de la mouvance Ravalomanana appelle les politiciens à ne pas abêtir le peuple par de la propagande politique malsaine car ce n’était ni plus ni moins qu’un complot politique pour organiser un coup d’État qui a été appuyé par quelques armes. Donc discourir partout que les manifestants d’Ambohitsorohitra étaient innocents, c’est de la mauvaise foi ; et notre interlocuteur relate la présence depuis la place du 13 mai de nombreux individus armés de kalachnikov et autres catégories de fusils. Quand on joue les kamikaze, il faut assumer, déplore-t-il.
Benja Andriamihanta reconnaît qu’amnistie signifie amnésie. Il ne conçoit cependant pas une amnistie comme une autorisation pour exclure des potentiels candidats et éliminer des adversaires. Il s’interroge d’ailleurs si on peut concevoir d’abord un procès pour tentative de prise de palais d’État quand on songe à l’amnistie et à amnistier les faits ? En outre, en expert juridique, Benja Andriamihanta regrette que l’on ait condamné les gens avant de les avoir jugés – allusion à Marc Ravalomanana que les dirigeants de la place 13 mai avaient déjà condamné bien avant un quelconque procès. Et notre interlocuteur fait constater que si une partie de la population que l’on qualifie de silencieuse se tait, c’est parce qu’elle est terrorisée par les armes.
En tant que juriste, Benja Andriamihanta réclame une justice impartiale et indépendante. Christine Razanamahasoa avait déjà condamné Marc Ravalomanana sur la place du 13 mai avant même qu’il y eut procès réaffirme-t-il. Une fois ministre de la Justice, elle a changé tous les responsables pour pouvoir organiser la répression, se comportant alors en juge et partie. Et pour démontrer l’aberration ou le ridicule de certains procès, notre homme relève le verdict prononcé qui condamne le remblais d’Andohatapenaka et qui en même temps ordonne la remise des pièces comptables au tribunal ; est-ce à dire que le jugement n’est pas fondé sur des pièces à fournir ? Il en est de même, poursuit-il, lors du procès contre le massacre d’Ambohijatovo : l’auteur principal désigné est Ralitera Andrianandraina et consorts, mais cet auteur principal est acquitté tandis que le complice Marc Ravalomanana est condamné. En tout cas, c’est renversant pour le commun des justiciables.
Recueilli par Ben




