Fils de militaire, j’ai toujours été attiré par l’uniforme et le prestige de la fonction de soldat. Alors jeune bachelier, j’ai fait partie des cohortes de « SA2 » créés par le régime de la seconde République : les soldats auxiliaires de deuxième classe, grade accordé à ceux qui devaient effectuer le service national hors forces armées populaires (SNHFAP), plus communément appelés les « SN ». Grade qui était doublement humiliant : non seulement on était auxiliaires, mais en plus on était de deuxième classe, au même rang que les « bleus ».
Cette courte période de deux mois d’instruction militaire fut une des plus heureuses de ma vie, dans un camp qui deviendra 20 ans après tristement célèbre : le CAPSAT – Soanierana. Remarqué par les instructeurs pour mon enthousiasme, je me vis proposer avec quelques amis qui partageaient à l’époque l’idéal militaire de quitter le SNHFAP pour intégrer le véritable service national et rejoindre la bleusaille. Objectif : faciliter l’accès à l’Académie militaire. Mais en voyant les rations de riz pour les sentinelles transportées dans des casques de combat, je me suis dit que je n’étais pas fait pour cette vie.
Si j’avais poursuivi dans cette voie, j’aurais probablement été lieutenant-colonel, ou au pire, commandant. Je me suis souvent demandé pendant cette crise de 2009 ce que j’aurais fait pendant les moments chauds. Aurai-je été un vaillant commandant de détachement de l’Emmo-Nat, ordonnant allègrement la dispersion de manifestants à Ampefiloha ou à Analakely ? Aurais-je été un des responsables de la garde du Palais d’Ambohitsirohitra, s’efforçant de juste faire mon devoir le samedi 7 février ? Ou bien aurais-je fait partie des mutins du CAPSAT, trop heureux de pouvoir enfin faire les intéressants et les gens qui comptent, entre une partie de carte et une virée au cercle mess ? Toutefois, me connaissant suffisamment pour me savoir incapable d’être un militaire « opérationnel », je pense plutôt que j’aurais fini comme le général Ramakavelo : professeur d’histoire à l’Université, et poète à mes heures perdues. Ou éventuellement, professeur de sciences politiques à l’Institut catholique de Madagascar comme le général Andriamisa-Ramihone.
Mais de toutes manières, cette crise a définitivement mis fin à mes illusions sur la grandeur de l’art militaire. J’ai eu la chance et le privilège de fréquenter à titre privé de nombreux officiers supérieurs et généraux qui correspondaient encore à l’idéal de prestige, d’intégrité, de classe et de grande culture que je me faisais d’un officier : les Sylvain Rabotoarison, Michel Rakotobe, Henri-Jacques Rakotomalala, Ranto Rabarisoa ou Ririva Rabarisoa. Même sans les connaitre personnellement, j’ai aussi une très grande estime pour les Marcel Ranjeva, Victor Ramahatra ou autres Mijoro Rakotomanga. Je peux donc aisément mesurer le canyon qui sépare les grands anciens avec ces nouveaux chefs que la télévision nous livre chaque jour dans des interviews, où il ne semble transparaitre qu’une chose : il est temps de s’inquiéter.
La révolte des trouffions
Comme beaucoup, j’ai été choqué de la manière avec laquelle des trouffions, enhardis par le seul fait d’avoir un doigt sur une gâchette, se sont permis de traiter le vice-amiral Ranaivoniarivo au Ministère de la défense. S’il n’en restait qu’un pour sauver l’honneur de l’Armée, le vice-amiral serait certainement celui-là. Il avait démontré une première fois sa classe et son envergure lors des négociations avec Monja Roindefo à Ampefiloha, lorsqu’il a fallu que lui en personne s’interpose pour empêcher la conquête des ministères. Il avait ensuite survolé de très haut les bidasses qui étaient venus l’obliger à démissionner à Ampahibe. Et surtout, il a confirmé son courage en se réinstallant à la table du Conseil des ministres après cet épisode malheureux de démission forcée. Toutefois, soyons lucide : ce retour est juste pour la beauté du geste, et je doute qu’il puisse vraiment être suivi d’effet opérationnel.
Quant aux autres, les mutins, une question se pose : comment on est-on arrivés à des officiers qui se complaisent autant dans la déliquescence de son prestige ? Cela restera un grand mystère. Il est certain que la frustration des officiers est réelle. Marc Ravalomanana ayant pensé qu’on pouvait les traiter comme des pots de yaourt, il s’est amusé à casser les barrières imposées par les normes en ce qui concerne les commandements. Il a gelé des promotions au grade de général, ce qui a transformé de nombreux colonels en mutins potentiels. Il a fait procéder à des emprisonnements d’officiers populaires au sein de l’armée. Et tout dernièrement, il a associé des civils et des mercenaires aux opérations de l’Emmo-Nat.
Descente aux enfers
Paradoxalement, c’est un grand chef militaire, brillant, cultivé et racé qui a enclenché la descente aux enfers de l’armée malgache. L’amiral Ratsiraka a créé une hiérarchie de pacotille, sans respect des principes pour anesthésier les ambitions des officiers. A la fin de la Seconde République, pour un effectif évalué à 25.000 soldats, on compte 125 généraux dont environ 80 en activité. Pour un effectif plus ou moins comparable, l’Armée sénégalaise n’avait en tout et pour tout que quatre généraux en 2001. Dans les pays occidentaux, 125 généraux doivent correspondre à un effectif de 350.000 hommes. En voulant assainir la situation par un ralentissement des passages au statut d’officier général, Marc Ravalomanana avait pris une décision qui s’imposait, mais qui n’a pas plus aux bidasses de service. De plus, pour en revenir à la seconde République, Didier Ratsiraka a tout fait pour politiser l’armée et transformer les militaires en « militants en uniforme ». Il a envoyé des officiers dans les pays de l’Est pour y suivre des formations de commissaire politique. Dans le lot, des noms de sinistre mémoire comme Coutity ou Rahitso, qui s’illustreront en 1991 et 2002.
Une fois encore, le comportement des militaires du CAPSAT montre que, contrairement à ce qu’on essaye de véhiculer, les militaires malgaches ne différent pas de leurs frères d’armes africains. Au Burkina-Faso, on a eu la révolte des capitaines. Au Liberia, un sergent avait pris le pouvoir. Et en Centrafrique, un caporal-chef s’est fait proclamer empereur. Donc une révolte de colonels, finalement, cela ne fait pas désordre.
Amitiés sonnantes et trébuchantes ?
Pacte prémédité, ou juste alliance fortuite pour communauté d’intérêt (renverser Ravalomanana) ? Association pour quel deal ? Radio-Mada affirme que le basculement de certains chefs militaires du CAPSAT serait le fruit d’amitiés sonnantes et trébuchantes nouées avec le camp TGV. Radio-Viva nie farouchement, et s’est même payé le luxe de donner des leçons de déontologie et de professionnalisme, pour inviter ses confrères au recoupement d’information, à lutter contre la propagation de rumeurs et à stopper les incitations à la haine et à la vindicte publique. Radio-Viva ayant été un exemple de professionnalisme depuis le début de cette crise, ces conseils valent leur pesant de poil à gratter.
Les mutins du CAPSAT ont hier manifesté leur volonté de participer aux assises nationales, à condition que le Président Ravalomanana démissionne. Si tel n’était pas le cas, leur chef a affirmé qu’ils prendraient des dispositions. Promesse inquiétante de la part de militaires dont le légendaire honneur d’officier semble avoir été perturbé par les vapeurs des gaz lacrymogènes, d’où l’absence de problème philosophique et déontologique pour engager une mutinerie en vue de soutenir un auteur de coup d’état. Ils veulent donc défaire le Président de la République et Chef suprême des armées, mais leur plan pour le futur n’est pas clair, même s’ils ont affrmé ne pas vouloir prendre le pouvoir. On les sait anti-Ravalomanana, on les suppose pro-Andry Rajoelina. À ce dernier, il manque juste six années pour avoir l’âge légal requis par la Constitution. Mais de toute façon, à force de la fouler aux pieds avec autant d’énergie, cette Constitution a déjà perdu toute sa valeur. Alors, un trentenaire, un retraité, un adolescent, une ménopausée, un psychopathe, un colonel, un adjudant ou même un aumônier : que les faiseurs de roi en fassent à leur guise, car à défaut de posséder ce qu’il leur faudrait pour être de dignes officiers, au moins ils ont un fusil.




