On avait déjà souligné hier le coté extrêmement étrange que les Nations Unies s’impliquent dans la protection d’un auteur de coup d’État. En effet, cette organisation internationale peut, et a même pour mandat de protéger des populations civiles. Mais on ne l’a jamais vue protéger une personnalité, et encore moins un putschiste : rappelons que l’ONU est une organisation d’États, ce qui ne laisse aucune place à des flexibilités avec les mouvements insurrectionnels.
Toutefois, le fait que l’information ait été donnée par Tiebilé Dramé, l’envoyé spécial du Secrétaire général de l’ONU, lui a conféré un semblant de crédibilité, avant d’être démentie dès le lendemain par le porte-parole du même Secrétaire général. Andry Rajoelina serait donc (à en croire la source onusienne) hébergé à la Résidence de l’Ambassade de France, ce qui était d’ailleurs une rumeur récurrente depuis des semaines. Puis, dans l’après-midi d’hier, le porte-parole du Quai d’Orsay, tout en reconnaissant que Andry Rajoelina avait été hébergé dans une résidence diplomatique française, affirmait qu’il est maintenant sous protection des Nations Unies.
Cette partie de ping-pong diplomatique entre Paris et New York démontre au moins deux choses. D’une part, qu’il semble y avoir un problème de cohérence de points de vue et de discours entre le siège des Nations Unies et la capitale Malgache. Comment peut-on imaginer qu’une telle bourde soit possible à un tel niveau ? D’autre part, l’implication aussi flagrante de l’Hexagone amène à se poser légitimement des questions. Est-ce juste pour une question de droits de l’homme (au demeurant bafoués au quotidien en France, rien qu’à voir les conditions des expulsions), ou pour protéger un ami, voire un poulain ?
Crise Made In France ?
La France est-elle pour quelque chose dans l’éclatement de cette crise, et a-t-elle soutenu Andry Rajoelina ?
Beaucoup de malgaches se posent cette question depuis le mois de Janvier. De source oculaire, le Président Ravalomanana aurait même montré son irritation à ce sujet envers le ministre Joyandet lors d’une réunion avec la délégation de médiateurs de la COI à Iavoloha. Faute d’éléments certains pour répondre à ce sujet, nous nous garderons de répondre par l’affirmative ou la négative à ces interrogations légitimes. Nous allons tout simplement aligner ci-après quelques faits, et nous laisserons au lecteur le soin de tirer sa propre conclusion.
On rappellera tout d’abord ce fameux voyage de deux semaines que Andry Rajoelina a effectué, juste entre l’annonce de l’ultimatum pour la réouverture de Viva TV et le début de la crise. On n’oubliera pas également cet épisode où il s’était vanté d’avoir bénéficié d’un « Monsieur le Président » de la part du ministre Français. Bien entendu, l’Ambassade de France a démenti, un peu du bout des lèvres, mais cela n’est finalement pas impossible. En effet, les relations d’estime et partenariat entre la France et Andry Rajoelina existent bel et bien, en particulier à travers les excellentes relations entre la Commune Urbaine d’Antananarivo et la Région Ile-de-France. On murmure que ces relations étaient pour Paris le moyen de faire un pied de nez à Marc Ravalomanana. Cependant, si c’était pour transformer la statue du lac Anosy en pilier de boîte de nuit, ou la colline d’Ampamarinana en ersatz d’Hollywood, on se pose des questions sur l’intérêt de telles relations.
Autre point qui est indéniable, c’est le fait que la façon de faire de Marc Ravalomanana a frustré les intérêts français, habitués à se comporter en terrain conquis à Madagascar. Les contrats promptement accordés à Lufthansa Consulting (Air Madagascar) et Lahmeyer international (Jirama), alors que des entreprises françaises étaient sur les rangs. L’influence de conseillers anglo-saxons dans le giron du pouvoir, avec pratiquement aucun français (à part peut-être Eva Joly, qui a une double nationalité). Puis il y eut le départ précipité de l’ambassadeur Gildas le Lidec, pour cause de soupçon de « mauvais œil-isme ».
Certaines orientations récentes du régime Ravalomanana sont également une menace pour les intérêts économiques français, comme la mise en place annoncée d’une société pétrolière par l’État, ce qui a fait hurler à la trahison par les sociétés pétrolières à Madagascar qui sont pour la très grande majorité à capital français.
Il faut cependant dire, pour être juste et objectif, que les intérêts économiques américains sont également fortement menacés par le projet DAEWOO, dans la mesure où actuellement 80% des importations sud-coréennes de maïs se font auprès de l’agriculture américaine. Il suffit d’imaginer le manque à gagner pour celle-ci si un tel projet réussissait à Madagascar.
Ny vola misy, fa ny ampiasana azy no tsy misy ?
Cependant, une fois encore, nous nous refusons à affirmer ici que la France (ou n’importe quel autre pays) est derrière Andry Rajoelina, car les éléments disponibles ne permettent pas de tirer de conclusion. Mais il est quasi-certain que Andry Rajoelina a des ressources financières considérables, ce qui autorise à se poser la question d’un éventuel sponsor (ou groupe de sponsors) : il serait incroyable qu’il puisse financer cette crise sur sa cassette personnelle, au vu des moyens engagés et de ses ressources supposées. On se souvient qu’il avait même failli affréter un jet privé pour faire venir le groupe Rossy de Paris. Ce ne sont donc pas les moyens qui manquent.
Comme avait dit son rival au temps de sa splendeur, « ny vola misy fa ny ampiasana azy no tsy misy » (l’argent est disponible, ce sont les opportunités pour le dépenser qui manquent). En fait, son aisance financière dans le domaine politique date de la campagne pour les municipales. Le(s) commanditaire(s) aurai(en)t-il(s) placé Rajoelina sur l’orbite municipale afin de l’utiliser contre le Président plus tard ? C’est une supputation, mais est-elle vraiment sans fondements quand on sait comment la politique se pratique à Madagascar ?…
En tout cas, cette ping-pong party (voire patate chaude party, chacun s’amusant à la transmettre à l’autre) dénote les limites de la médiation internationale. La principale difficulté est d’accorder les violons entre des pays, mais aussi avec les organisations internationales qui n’ont ni les mêmes moyens, ni la même marge de manœuvre, ni les mêmes objectifs. Alors chaque diplomate essaye de faire l’intéressant en se posant comme « solutionneur de crise », jusqu’au jour où survient un problème.
Malgacho-malgache
Les enjeux sont énormes. Quand on voit que les modes d’expressions des manifestants sont souvent violents, ni les Nations Unies, ni Paris, ni qui que ce soit n’a envie d’apparaître comme le fourbe de la communauté internationale. Car on ne sait jamais de quoi le lendemain sera-t-il fait. Même si l’actualité des derniers jours fait penser qu’il est possible qu’il soit trop tard, l’heure du laitier n’a peut-être pas encore sonné.
Les principaux groupes qui vont donc véritablement influer restent donc bel et bien malgacho-malgaches.
D’une part, l’armée, qui a déjà manifesté son manque d’empressement à prendre le pouvoir, et qui a montré ses limites à travers ses lignes de fracture. Toutefois, elle doit avoir la sagesse de garder un rôle d’arbitre, et non de milice partisane.
D’autre part, le FFKM, qui sous la houlette de Monseigneur Razanakolona, a tenté (avec succès) de se redonner un peu de lustre après le flirt poussé avec Ravalomanana du Cardinal Razafindratandra et de Lala Rasendrahasina.
Troisièmement, la société civile, qui essaie tant bien que mal de se positionner pour enfin compter dans le microcosme malgache.
Et enfin, la classe politique (y compris les dinosaures), qui doit participer à la sortie de crise pour que celle-ci soit nationale, crédible et durable. Or, ces derniers en ont-ils la volonté ? On est tenté d’affirmer que les absents auront cette fois vraiment tort.
Quoi qu’il en soit, MM. Ravalomanana et Rajoelina devront faire des concessions importantes pour que la paix revienne, et faire taire l’hypertrophie de leur égo ainsi que leurs ailes extrémistes. Mais on sait tous que quelquefois, il faut rogner les ailes aux oiseaux pour qu’ils se portent mieux, surtout quand ils sont de mauvais augure.





