Patrick A. a dit sur ces colonnes « rendre l’année bonne », en faisant allusion aux élections. Lors de son discours de fin d’année, Rajoelina a dit : « Il convient de redonner le pouvoir de décision au peuple ». J’ai juste fait remarquer dans un éditorial intitulé « vox populi » qu’il a avoué par cette phrase que son accès au pouvoir ne s’est pas fait « avec la décision du peuple ». Ainsi soit-il. Rajoelina a réitéré la tenue de ces élections lors des vœux à Iavoloha.
Nul ne peut nier que seules des élections peuvent nous sortir de la mouise (pour rester poli) dans laquelle notre pays se trouve depuis maintenant plus d’un an. Maintenant, il y a élection et élection. Il faut en définir le fond, la forme et le calendrier exact.
Fond, forme et calendrier pas pragmatiques
Pour la proposition actuelle, sur le fond, il s’agirait d’une élection législative, avec la formation d’une Assemblée Constituante (qui va voter pour une nouvelle Constitution) et qui sera aussi chargée d’élire un Premier Ministre. Pour la petite histoire, les dernières Assemblées Constituantes ont été créées par la France avant de donner l’indépendance à ses colonies. Dans notre pays, c’est cette Assemblée Constituante qui a voté la première Constitution de la Première République en 1958. C’est pour cela aussi que notre pays s’est doté d’une Constitution, qui la déclara République (régime politique), avant que la France ne lui donne son indépendance. Avouez que, du point de vue de la pure science politique, tout ceci n’est pas logique. En effet, de facto, en 1958, Madagascar était encore une colonie, et par principe, c’est le pays colonisateur qui avait encore tous les pouvoirs. On en déduirait donc logiquement que c’est la France qui a fait voter la Première Constitution. Il ne s’agit pas pour moi de refaire l’histoire, il s’agit tout simplement de rappeler la logique des choses, à cette époque. À vous de vous faire votre propre opinion sur le sujet.
Pour les élections proposées (je dis bien proposées, car c’est une décision unilatérale de Rajoelina) de mars 2010, on va refaire la même chose. L’avantage c’est que cette fois-ci, nous sommes indépendants, mais c’est un pouvoir non légitimé par les urnes qui organise tout. On ne peut s’empêcher de penser, par pure similitude des formes, que la France est certainement derrière cette idée d’Assemblée Constituante mais je pense que c’est une fausse bonne idée.
Là où je ne suis pas d’accord, c’est que pour les électeurs, il risque d’y avoir des confusions. En effet, que va dire et proposer un candidat à cette députation (et ses concurrents seront dans le même cas) en se présentant devant les électeurs ? En toute logique et sans démagogie, il devra demander aux électeurs de voter pour lui, afin qu’il les représente (dans une Assemblée Constituante) pour voter sur une proposition de nouvelle Constitution (dont les électeurs ne savent rien puisqu’elle n’est même pas esquissée) et pour élire un nouveau Premier Ministre Provisoire. En gros, ceci équivaudrait à dire : « votez pour moi, et vous verrez bien, je déciderai à votre place de ce qui est bon ou pas pour vous et le pays. Vous ne savez rien de rien, mais faites-moi un chèque en blanc, je mettrai moi-même les chiffres et ce sera débité sur votre compte ».
Comparez la confusion par rapport à une élection législative normale, avec une durée bien déterminée (au fait, quelle sera la durée de la législature de l’Assemblée Constituante ?). Dans cette dernière, le candidat se présente sous la bannière d’un parti politique (normalement avec un programme ou au moins une orientation politique) ou alors en tant qu’indépendant, avec un projet au moins localement. En théorie, les électeurs peuvent voter en toute connaissance de cause.
Des buts non avoués
En fait pour moi, le calendrier proposé actuel n’a d’autre but qu’essayer de préparer le futur et de préférence la propre élection de Rajoelina, en le mettant autant que possible en position de force, sinon de fait. Je disais déjà dans l’éditorial « vox populi » :
« Vous faites le compte : élections bidon en mars 2010 (Assemblée Constituante, cf ci-dessous en PS), après, référendum sur la Constitution, ensuite, élections générales (communales, régionales, législatives et présidentielles). Cela veut dire, au bas mot, que Rajoelina veut rester au pouvoir au moins jusqu’à la fin de la saison des pluies de 2011, ce qui nous ramène en juin 2011. »
« C’est à dire, plus de deux ans à pouvoir faire l’apprenti-dictateur qui décide quel malgache a droit de rentrer dans son pays ou pas… »
Tant bien même on irait au bout de cette logique, avec ce calendrier, le pays risquerait de nouveau la paralysie et la confusion dès la fin de l’élection présidentielle :
- Déjà, il faudrait dissoudre cette Assemblée Constituante (normalement elle serait élue pour une période transitoire et non pour une législature complète). Par conséquent, il faudra une autre élection législative (ce qui en ferait deux en peu de temps). Cette fois-ci, ce serait une élection législative « normale »,
- Avec nouveau Premier Ministre et nouveau Gouvernement
- …
Pour moi, ce programme et calendrier ne conviennent pas du tout à la situation de blocage actuel. La crispation actuelle vient du fait que Rajoelina veut rester au pouvoir, sans avoir aucune légitimité électorale, mais tout en préparant sa propre succession. C’est-à-dire qu’il veut profiter de son pouvoir non légitime pour préparer sa légitimité par des élections. Et c’est là que le bât blesse. Comme on ne sait toujours pas quand l’élection présidentielle aura lieu, Rajoelina restera au pouvoir de soi disant transition, transition dont on ne connaît point la durée.
Des élections, oui et tout de suite
Alors, des élections, oui, mais les présidentielles et ce dans le vrai sens de ce qu’a dit Rajoelina lui-même : « redonner le pouvoir de décision au peuple ». Actuellement, Rajoelina est au pouvoir depuis presque un an et a l’intention de le garder pour une période indéfinie. Ça, c’est se moquer du peuple et le prendre pour un moins que rien. C’est encore le prendre pour un moins que rien de décider des élections législatives (pour une Assemblée Constituante, comme pendant la colonisation), sans qu’il n’y ait eu aucun débat sur son opportunité.
Pour débloquer plus rapidement la situation, je propose que l’on organise tout de suite une élection présidentielle. Normalement, notre pays resterait dans un régime parlementaire, le Président de la République est donc élu au suffrage universel pour être le représentant de notre pays, toutes tendances confondues. La Constitution de 2007, qui limite l’âge d’accès n’est pas un problème si Rajoelina veut se présenter. De toute façon, la Constitution actuelle, tout le monde marche dessus alors, on ne va demander l’avis de la HCC pour une Constitution qui n’est pas du tout appliquée ? Il s’agirait d’élire celui qui est digne de représenter tous les Malgaches. C’est-à-dire quelqu’un au dessus de tout et qui ne penserait qu’à l’intérêt du pays et non de sa famille politique ou de ses partisans. On reviendrait au vrai esprit du régime parlementaire dans lequel, je le rappelle, ce n’est pas au Président de la République de définir et d’appliquer une politique, mais au Gouvernement.
Après l’élection présidentielle, on passera aux élections législatives. Le Président demandera à un Premier Ministre, issu du parti politique qui a reçu le plus de suffrage, de former un Gouvernement qui sera en charge d’établir un programme politique (déclaration de politique générale à l’Assemblée) et de le mettre en œuvre. En attendant, on applique les accords bancals (pour rester polis) de Maputo mais qui ont le mérite d’exister et d’avoir été avalisés par les autres nations ou groupement de nations.
Bien sûr, la question de la base de la Constitution sur laquelle tout ceci va se reposer est présente, mais je renvoie la question et les critiques à la situation actuelle et à ses origines. Sur quelle base de la Constitution actuelle, Rajoelina se trouve-t-il à la tête du pays ?
Rappel rapide :
Tours de passe-passe de remise par Ravalomanana au Directoire Militaire du pouvoir et la passation de ce dernier à Rajoelina. Dans la Constitution de 2007 (la dernière), rien de tout ce tralala n’est écrit, même pas entre les lignes ! Cela n’a pas empêché la HCC de reconnaître la « constitutionnalité » de l’intronisation (quel vilain mot !) de Rajoelina à Mahamasina. S’est-on posé la question de qui a créé ce Directoire Militaire et qui en a nommé les membres ? et qui en avait le droit ? De quel droit par la suite ce Directoire sorti de nulle part (d’un chapeau = Hat) transmettrait-il le pouvoir à une HAT, sortie de nulle part elle aussi, et dont le président est aussi sorti d’un chapeau, sans aucun vote ? Si on suit cette logique (et oui j’aime bien ce mot), Rajoelina pourrait remettre actuellement le pouvoir à qui il veut ? Pourquoi pas à ses enfants tant que l’on y est ? Chiche ?
Les débats sont ouverts.
Je sais bien que ma proposition ne peut être avalisée par tout le monde et encore moins par le clan Rajoelina. D’accord, mais qui l’empêche de dire maintenant ses intentions futures ? S’il veut être candidat, qu’il quitte le pouvoir maintenant, cela décrisperait la situation et lui, il retrouverait la liberté de préparer par ses propres moyens sa candidature.
L’histoire récente de notre pays a toujours montré que, manipulé ou pas, la patience de ce peuple a maintes fois montré ses limites. Après, c’est la chronique d’une catastrophe annoncée, élections ou pas.





