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samedi 20 juillet 2024
Antananarivo | 12h00
 

Editorial

Le financement du développement ou « le train vers le précipice »

mardi 9 juillet |  1564 visites  | Lalatiana Pitchboule

Un débat récent sur les 658 millions de dollars de financements octroyés par le FMI dans le cadre des programmes FEC (Facilité Elargie de Crédit) et FRD (Fonds pour la Résilience et la Durabilité) nous interpellait… Avec un questionnement quant à l’impact réel de ces financements, quant à leur utilité et quant aux implications engendrées en termes de dette. Mais la question n’est pas là : si leur utilité devait être évaluée, elle devrait l’être à l’aune des besoins réels et globaux du pays pour espérer atteindre les ODDs.

Ces programmes visent textuellement, on le rappelle, à : a) Renforcer la gouvernance, b) Remédier aux vulnérabilités climatiques et faire face aux catastrophes naturelles, c) Réduire la dette et augmenter la disponibilité énergétique, d) Accroître la productivité agricole, e) Consolider la stabilité monétaire et financière, f) Soutenir l’industrialisation via des réformes appropriées, g) Améliorer les infrastructures routières, h) Promouvoir le développement du capital humain …

Oufff ! Rien que cela ☹ … Bien évidemment, sous réserve de satisfaction de certaines conditionnalités de gouvernance et de priorités. Il s’agit de conditionnalités classiques pour ces bailleurs en termes de rigueur, d’ajustements structurels, de bonnes gouvernance budgétaire et de prise en compte d’enjeux de développement durable… Etc … Etc …

Le seul énuméré 7 ci-dessus « améliorer les infrastructures routières » interroge en soi quand on se pose la question : « quels sont les besoins du pays en termes de financement pour la réhabilitation des infrastructures routières et l’entretien d’un réseau de 30 000 kilometres de routes ? ». Ce réseau, a-t-on besoin de le rappeler, est vital pour assurer la croissance et le développement inclusif du pays.

Il faut souligner que le réseau routier actuel de Madagascar est l’un des moins développés au monde, avec une densité routière de seulement 5,4 km pour 100 km² quand il serait de 52 kms pour 100 km² chez notre « voisin » rwandais et de 102 kms ( !) pour 100 Km² à Maurice.

Un projet BEI de modernisation du réseau routier financé à hauteur de 235,5 millions d’euros veut rénover 348 kilomètres de routes de la RN13 et de la RN6. En extrapolant ce ratio, pour 30 000 km, le besoin de financement serait d’environ 20,3 milliards d’euros.

De la même manière, un projet de la Banque mondiale de 300 millions USD veut entretenir 1 200 km de routes. Une extrapolation de ce ratio à 30 000 km caractériserait un besoin de financement en entretien de l’ordre de 6,8 milliards d’euros.

On arrive (projections de l’auteur) à une estimation moyenne raisonnable en termes de besoin de financement, sur le seul volet infrastructures en modernisation et entretien, de l’ordre de 15 à 28 milliards d’euros. On en est loin … Très loin.

En rapportant cette projection à l’échelle de l’ensemble des postes du budget malgache, on imagine aisément que les besoins en investissements [1] pour atteindre les Objectifs de Développement Durable (ODD) sont tout simplement colossaux … et se chiffrent en dizaines de milliards de dollars.

La ligne « infrastructures » représente 5,5% du Budget. Les « secteurs sociaux » caractérisent 30,6% du budget. A partir de cela, les projections donnent à la louche une estimation des besoins budgétaires des secteurs sociaux (éducation, santé, protection sociale…) de l’ordre de 83 milliards à 155 milliards d’euros [2]. La réalité montre que nous sommes bien loin de disposer de ces moyens à engager… Tant en ressources internes .… Qu’en ressources externes.

Parce que s’il y a une insuffisance notoire des financements internes, il s’avère en effet par ailleurs que, de toute façon, les financements et l‘aide au développement pour Madagascar restent eux aussi très largement insuffisants.

L’aide à Madagascar, rapportée à l’habitant, est l’une des plus faibles au monde. Le pays a globalement reçu en 2020 environ 533 millions de dollars d’APD (aide publique au développement). Ce qui représente donc approximativement 19 dollars par habitant … quand la moyenne mondiale en termes d’APD semble être de l’ordre de 68 dollars par habitant… Disparité flagrante dans la répartition de cette aide… Ce ne sont pas les plus pauvres qui sont les plus aidés… Normal, diront certains : on ne prête qu’aux riches.

La faiblesse de cette aide relève d’une certaine défiance quant aux capacités de l’administration à exploiter au mieux l’aide en question. Au-delà des logiques de corruption, le pays souffre d’une difficulté réelle en termes de capacités de décaissement. On obtient de l’aide, mais on n’est pas capable d’en consommer les fonds alloués.

Ces réelles difficultés à utiliser efficacement ces fonds relèvent, semble-t-il, de la faiblesse des infrastructures administratives et de leurs capacités de gestion. En 2020, seuls 60 % des fonds alloués ont effectivement été décaissés et utilisés pour des projets de développement. C’est 40% d’argent inutilisé… c’est autant d’argent perdu en termes d’injection dans l’investissement productif… Et c’est autant de retards dans la mise en œuvre des projets essentiels.

Des bruits énoncent aujourd’hui que l’effectivité actuelle de l’utilisation des fonds serait à peine de l’ordre de 20%.

L’aide au développement, bien que nécessaire, a toutefois en corollaire un niveau d’endettement croissant pour Madagascar. En 2022, la dette extérieure du pays s’élevait à environ 6,6 milliards de dollars, représentant environ 35 % du PIB. Cet endettement freine la capacité du pays à investir dans ses propres infrastructures et à développer des initiatives locales durables sans l’appui extérieur.

Mais la dette en soi ne devrait pas être problème. Si elle ne peut pas (et ne doit pas ) TOUT financer (l’augmentation des recettes internes est indispensable), la dette est nécessaire aux investissements et au développement du pays. Le niveau de la dette n’est problématique que si on n’a pas la confiance des investisseurs et des grands argentiers internationaux. Et c’est évidemment là que le bât blesse : dans la capacité de l’administration malagasy à rassurer ses partenaires financiers … Sans confiance, pas d’investissement …

La Loi de Finances 2023 présentait ainsi les orientations d’un plan d’emprunt extérieur 2023-2024, où les autorités comptaient recourir à 3,60 Mds € d’emprunts extérieurs. Un tiers seulement de cette enveloppe envisagée aura été réalisé… Ces derniers 660 millions du FMI inclus.

Quand on aurait besoin d’un plan Marshall pour sortir de cette spirale mortifère de la pauvreté, on a, en termes de volumes d’investissement, des sparadraps sur une jambe de bois. Et l’inquiétude doit être extrême. Face à la croissance démographique, l’incapacité à satisfaire les besoins fondamentaux et l’insuffisance des moyens engagés ne semblent mener qu’à une chose : l’accélération du déclin du pays … On était au bord du gouffre, nous sommes en train de faire un grand grand grand pas en avant

Le pays était classé en 2022 au 173e rang sur 191 pays selon l’indice IDH. Il était au 158e rang en 2018, avec des taux de pauvreté élevés qui continuent de se dégrader : 90,9 pour cent de la population vit avec moins de 3,10 dollars par jour et 77,4 % de la population est dans une situation d’extrême pauvreté (contre 74,3 % en 2019). La locomotive est lancée vers le précipice, et nul ne sait comment l’arrêter.

Il n’est plus question de se plaindre ici de l’incurie des acteurs du pouvoir. On n’a, à ce sujet-là, plus grand-chose à découvrir. L’adage dit « on n’a que les dirigeants que l’on mérite ». Mais face à cette situation alarmante, un réveil est nécessaire. Avec des besoins se chiffrant en dizaines de milliards de dollars, le décalage entre les moyens engagés et les besoins réels est plus qu’inquiétant. L’absence de vision et de transparence des acteurs en place est dramatique, mais elle est aussi scandaleuse… Il va falloir se secouer et envisager un changement radical des postures et des mentalités pour au moins freiner si ce n’est éviter cet inexorable délitement de la Grande Île.

Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) – 08 Juillet 2024

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Notes

[1d’autant que l’on fait face à un taux de pauvreté qui reste extrêmement élevé, avec environ 75 % de la population vivant avec moins de 1,90 dollar par jour.

[2Ce ne sont là que projections, mais on ne doit pas être loin de la réalité.

7 commentaires

Vos commentaires

  • 9 juillet à 12:13 | Yet another Rabe (#4812)

    Bonjour à tous,

    Brut de fonderie, voici la situation actuelle de MadaGadoue en 2024, grâce à SAR DJ Lapin PUTSCHISTE POLTRON 6-ème d’ âne de cas raté :

    https://actutana.com/les-pays-les-plus-pauvres-en-proportion-de-la-population/

    Et pour être in situ à l’ heure actuelle, je ne peux que constater Antananarivo est une ville toujours sale et pouilleuse, la population toujours très misérable, le manque d’ eau et les délestages électriques permanents et flagrants.

    Et cette situation est celle de la Capitale, elle doit être « 100 fois exponentiellement » pire ailleurs dans MadaGadoue.

    Mais pour savoir tout celà point n’ est besoin d’ être sur place pour connaître la réalité de la vie du malagasy.

    Cordialement

    PS :
    Et le téléphérique qui a été inauguré et a du tourné une fois pour que les apparatchiks l’ inaugurent, ne fonctionne plus.

    Répondre

  • 9 juillet à 12:34 | Le kope (#11677)

    Téléphérique, Pipe line, Autoroute , ne sont que des méthodes pour galvaniser le peuple avide de biling biling. En attendant , les coupures d’eau et d’électricité sont quotidiennes , ainsi que la cherté de la vie ,où 80 pour cent de la population vit sous le seuil de la pauvreté.

    Répondre

  • 9 juillet à 12:37 | Vohitra (#7654)

    Bonjour et merci encore Patrick...

    Au dela de l imperitie et du comportement irreverencieux vis a vis du peuple de qui vous savez deja...

    Il est clair et sans ambiguite que des filles existent en matiere de cooperation et appuis octroyes...

    De prime abord, une formulation d objectifs diffus et compliques, mal percus...

    Ensuite, des financements peu significatifs pour des objectifs confus et trop nombreux a consolider...

    Puis, absence notoire de declinaison rationnelle temporelle et spatiale en coherence avec un PGE viable exprime en termes d indicateurs fiables, facilement appropries et mesurables

    Enfin, des appuis uniquement octroyes pour soulager les consciences des decideurs des deux parties en presence...

    Bref, une cooperation mal preparee, inadaptees et faiblement appropriee...

    Bien a vous

    Répondre

    • 9 juillet à 12:38 | Vohitra (#7654) répond à Vohitra

      Nb : lire failles au lieu de filles

    • 9 juillet à 14:16 | luczanatan (#321) répond à Vohitra

      Merci pour cet éditorial dont je ne peux que conclure que :
      Nous avons énormément de besoins, des moyens limités emprunts compris et des capacités de gestion insuffisantes.
      Que faire ?
      Planifier avec 3 critères : l’important, l’urgent, l’impact.
      Mettre au travail toutes les compétences pour planifier et ensuite gérer les projets.
      Planifier nécessite beaucoup de réflexion donc de travail. Gérer est plus facile car un projet clair c’est plus simple à aborder qu’une forêt de besoins à trier.
      Veloma et merci encore.

  • 9 juillet à 15:14 | Jipo (#4988)

    658 millions pour réduire la dette ???

    Avec mon esprit de conspirationniste, je ne peux que comprendre :
    je t’ endette pour réduire ta dette , j’ ai du rater un épisode car là il y a quelque chose qui m ’ échappe !
    ( oui je sais , je n’ ai rien compris, ou du moins tout le contraire de ce qu’ il fallait : comme d’ hab...)
    De plus quand on connait les bailleurs et leurs interlocuteurs pour ne pas dire collabos qui cautionnent cet endettement et ou va passer le pognon ?
    Je ne comprend pas qu’ il n’ y ait pas un suivi avec devoir de résultat, de la part ces ONG,( bailleurs de fonds habilités à faire tourner la planche à billets) qui comme chacun le sait ne sont que caritatives ! si si ...
    Depuis le temps que des millions sont jetés par les fenêtres sans que ces « ir-responsables » soient traduits devant une CPI pour escroquerie en bande organisée, pour ne pas dire criminelle pour endetter encore plus des populations qui peinent à survire et garder la tête hors de l’ eau ( quand il y en a) , ya plus de justice comme dirait l’ autre qui est là pour dire le droit et non la rendre ...
    Merci à Lalatiana pour l’ article ôh combien d’ actualité et capital : qui va en toucher une sans faire bouger l’ autre à cette caste nuisible que l’ on Continue à alimenter !

    Répondre

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