Avec la mort d’Omar El Hadj Bongo Ondimba, c’est une figure emblématique d’une certaine idée de l’Afrique qui disparait. L’Afrique des dirigeants qui s’incrustent au pouvoir (42 années pour lui tout seul). L’Afrique des dirigeants dont le siège est protégé par la France, ancienne puissance coloniale, pour cause de stabilité nécessaire pour l’exploitation des ressources naturelles. L’Afrique des dirigeants à la fortune opulente et insolente, mais aux sources peu claires. L’Afrique de la Françafrique, l’Afrique des réseaux post-décolonisation. Quelque part, l’Afrique dont on veut tourner la page mais qui tente de prendre racine.
Omar Bongo était apprécié pour son influence auprès de ses pairs africains, mais aussi envers Paris. En Afrique, il était souvent consulté pour résoudre les crises politiques. Ainsi, il faisait partie du quatuor mis en place par Abdoulaye Wade pour résoudre la crise malgache de 2002. Lors de sa dernière sortie à Dakar, Andry Rajoelina avait prévu de se rendre également au Burkina-Faso et au Mali. Sans doute le Gabon aurait-il été envisagé, si ce n’était l’état de santé du leader gabonais hospitalisé depuis le 11 mai 2009.
Coup d’État : à qui profite le crime ?
Mais le Président Gabonais n’était pas seulement considéré comme incontournable pour les Présidents africains, mais aussi par les Français, et ce pour diverses raisons…. Sa mort enlève donc un allié de poids pour la France en Afrique. Du fait de la durée exceptionnelle de son mandat à la tête du Gabon, Bongo faisait un peu figure de « vieux sage à qui on n’apprend pas à faire la grimace », et donc d’homme d’expérience. Nicolas Sarkozy le rencontrera à plusieurs reprises durant sa campagne électorale, et Omar Bongo sera un des premiers chefs d’États africains accueillis à l’Elysée après son élection.
Omar Bongo n’était pourtant pas éternel, contrairement à ce que semble être la Françafrique. Car n’en déplaise à ses pourfendeurs, la Françafrique a encore de beaux jours devant elle. Malgré les déclarations de bonne volonté, chaque Président français y trouve un intérêt, depuis que Jacques Foccart a installé ses réseaux sous l’ère du général de Gaulle. Pour Lalatiana du blog Madagoravox, Nicolas Sarkozy lui-même va utiliser l’Afrique pour asseoir la stature internationale dont il rêve (surtout depuis qu’Obama lui fait maintenant de l’ombre) : « Nicolas Sarkozy (…) ne rêve-t-il pas d’être le nouveau De Gaulle qui marquera le renouveau de l’influence de la France du début du millénaire ... Le champ de l’Europe était trop petit pour lui ... L’Afrique et l’Océan Indien caractérisent peut être le terrain de jeu qui sera à la mesure de son ambition ... ». Et quand on a vu comment les responsables français, pourtant grandiloquents et verbeux sur les thèmes flashy comme la démocratie et les droits de l’homme, courbaient l’échine, la queue entre les jambes devant la question tibétaine face à la Chine, ou devant les marchés obtenus en Lybie, on ne voit pas pourquoi Madagascar serait une exception à la realpolitik française.
De là à s’interroger s’il faut voir l’ombre hexagonale dans la révolution orange malgache (sans doute appelée ainsi de la couleur des écrevisses marbrées « foza orana » une fois bien bouillies), il n’y a qu’un pas que nous franchirons bien volontiers. Car plusieurs points d’interrogations se posent sur des coïncidences assez bizarres. Nous nous étions demandé pourquoi l’empressement avec lequel Mme Girardin, alors chargée d’affaires de l’Ambassade, avait soustrait Andry Rajoelina à l’Emmo-Nat pour le cacher et le protéger, alors que M. Rajoelina n’est pas un citoyen de nationalité française (ce qui n’a été fait ni pour Manandafy Rakotonirina, ni pour Marc Ravalomanana). Nous nous étions posé des questions sur l’empressement de Jean-Marc Chataigner à aller faire des courbettes chez Andry Rajoelina au lendemain du 17 mars 2009, date de finalisation du coup d’État perpétré par ce dernier.
Plusieurs analystes ont également vu dans la frustration de certains intérêts économiques français durant le régime Ravalomanana une raison possible d’une aide directe ou indirecte de la France (ou de certains français) envers la fronde menée par Rajoelina en Janvier 2009. Ravalomanana avait d’ailleurs commis l’affront de « rendre à sa famille » Gildas le Lildec, ambassadeur de France, pour cause de mauvais œil. D’ailleurs au vu de ce qui se passe, on ne peut pas dire que le Président Ravalomanana avait complètement tort. Et quand on voit avec quelle jouissance les intérêts français reviennent en force depuis l’accession de Andry Rajoelina au pouvoir (par exemple, Total à Bemolanga ; conseiller spécial français dans son entourage), on peut légitimement se demander à qui profitait le crime du coup d’État.
Le compte-rendu de la dernière réunion de la commission « Affaire étrangères » de l’Assemblée nationale française rend perplexe. Car finalement, on y apprend que la France, malgré les belles paroles de Sarkozy qui traite à juste titre l’accès au pouvoir de Andry Rajoelina de coup d’État, n’envisage pas le retour de Marc Ravalomanana. Autrement dit entre les lignes, Andry Rajoelina a fait un coup d’État, mais tant pis, il peut rester au pouvoir le temps de la transition. Belle leçon d’impartialité ! D’ailleurs, à plusieurs reprises, les communiqués de l’Union africaine ou des Nations unies invitaient les membres de la communauté internationale à ne pas prendre d’actions isolées qui pourraient perturber le processus officiel de médiation en cours. Avertissement à peine voilé envers la France, dont les diplomates sont soupçonné de pratiquer des plaisirs solitaires nuisibles à l’intérêt de tous, en faisant cavalier seul par rapport aux seuls intérêts français.
Notons d’ailleurs que dans son exaltation à afficher sa francophilie, et surtout son souci d’apparaître avec n’importe quel vazaha pour tenter de convaincre (et se persuader lui-même) que la reconnaissance internationale est en marche, Andry Rajoelina s’entoure de tout et n’importe qui. On a ainsi vu un obscur personnage, Patrick Giovannoni, Président d’un non moins obscur Parti républicain français, s’enorgueillir d’avoir servi de conseiller du Président de la HAT durant 10 jours. Il déclare ainsi le plus sérieusement du monde : « Andry Rajoelina, malgré son jeune âge, est sans aucun doute l’homme de la situation. Il est l’homme que Dieu a choisi pour protéger Madagascar ». Nous serions très reconnaissant à M. Giovannoni de bien vouloir communiquer à la rédaction de Tribune.com la ligne directe (ou à la rigueur le mail) de Dieu pour une interview, dans la mesure où apparemment, cet individu a un lien privilégié qui lui permet de savoir ce que Dieu pense, et même de parler en Son nom. On savait que les pays développés exportaient leurs déchets toxiques, mais un individu de ce genre, il fallait l’inventer !
Rajoelina rêve-t-il d’imiter Bongo ?
Andry Rajoelina, arrivé au sommet de l’État par une méthode très africaine, caresse-t-il du haut de ses 35 ans l’ambition de suivre les pas des dinosaures de l’Afrique ? Car le gabonais Bongo est devenu Président à 32 ans, le libyen Kadhafi à 28 ans, le congolais Sassou-Nguesso à 36 ans et le tchadien Déby à 38 ans. Par sa longévité au pouvoir, Omar Bongo était le genre de Chef d’État qui fait rêver certains dirigeants en Afrique. En effet, certains aspirants au pouvoir sans limites rêvent en secret d’apprendre les secrets des Kadhafi (au pouvoir depuis 1982), Mugabe (au pouvoir depuis 1982), Paul Biya (au pouvoir depuis 1982), Sassou-Nguesso (au pouvoir depuis 1979, avec une parenthèse entre 1992 et 1997) et Deby (au pouvoir depuis 1990) qui ont su s’éterniser au pouvoir. Plus près de nous, le seychellois France-Albert René était au pouvoir de 1977 à 2004. Méthode commune : surf musclé sur les vagues créées par un monopartisme de fait, des élections truquées et un musèlement de l’opposition et des médias. À Madagascar, certains se sont essayés à ce jeu des tristes records. Didier Ratsiraka n’a pu faire « que 16 ans » lors de la seconde République. Marc Ravalomanana qui commençait à filer un mauvais coton n’en a fait que sept.
Ami de tous les chefs d’État français, de Valery Giscard d’Estaing à Nicolas Sarkozy, en passant par Georges Pompidou, François Mitterrand et Jacques Chirac, Omar Bongo est le symbole même de la Françafrique, illustration parfaite des relations tortueuses entre l’Hexagone et ses anciennes colonies pour raisons d’État. Car l’État a ses raisons que la démocratie ne connait pas. En janvier 2008, le Secrétaire d’Etat français à la Coopération et à la Francophonie, Jean-Marie Bockel, donne un coup de pied dans la fourmilière. Il dénonce dans le journal le Monde : « Il y a encore trop de rentes de situation, trop d’intermédiaires sans utilité claire, trop de réseaux parallèles pour permettre un partenariat assaini, décomplexé, d’égal à égal. La Françafrique est moribonde. Je veux signer son acte de décès ».
Mal lui en pris de jouer les don Quichotte face à un système vieux de plusieurs décennies, et qui selon les mauvaises langues qui ne sont pas toujours idiotes, permet de financer beaucoup de partis politiques en France, à droite comme à gauche. Plusieurs chefs d’États de la Françafrique, dont Omar Bongo, se sont fendus d’un appel à leur ami Nicolas Sarkozy pour protester contre cet agitateur. Trois mois après la publication de son interview, M. Bockel est rétrogradé au Secrétariat d’Etat à la Défense et aux Anciens combattants. Cela rappelait l’épisode de 1982, quand Jean-Pierre Cot, alors ministre délégué à la Coopération et au Développement, fut invité par François Mitterrand à présenter sa démission en raison de son désaccord avec la politique de l’Elysée en Afrique.
Pour la petite histoire, Omar Bongo était un homme immensément riche. Selon une enquête du journal français l’Express, il aurait placé sur différents comptes bancaires new-yorkais environ 130 millions de dollars de 1985 à 1997. Et en janvier 2008, le journal Le Monde révèle la liste des biens du président gabonais et de sa famille en France : plus de 33 appartements et hôtels particuliers équivalent à plus de 150 millions d’euros. Le PIB par habitant au Gabon est de 8.200 USD (2007), mais le pays n’est classé que 107 sur 179 par le dernier rapport mondial sur le développement humain du PNUD.
Avec le départ d’Omar Bongo pour l’Orient éternel, il n’y a pas que la Françafrique qui pourrait appeler à gémir par trois fois. Mais espérons : formons le vœu que cela puisse contribuer, même un minimum, à un processus de renouveau des relations entre la France et ses anciennes colonies. A commencer par Madagascar. Car une fois encore, il est normal que la France agisse en fonction de ses intérêts. A nous autres Malgaches de montrer que nous pouvons agir pour ceux de notre pays, et non pas toujours nous comporter en larbins intellectuellement colonisés.

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