Madagascar-Russie : Le grand jeu de dupes ?
Le mois de février 2026 marquera d’une pierre l’histoire diplomatique de la Grande Île. Alors que le monde observe avec une fascination inquiète le jeu des grandes puissances et de leurs dirigeants dysfonctionnels, dans l’Océan Indien le Président de la Refondation de Madagascar, Michael Randrianirina, semble avoir franchi le Rubicon de la Moskova. Entre les ors du Kremlin et la réalité de ses convoitises, voici l’anatomie d’un rapprochement qui pourrait ressembler à un afindrafindrao [1] sur un champ de mines.
Jouer la carte du multilatéralisme s’avère être une option de jeu pertinente à prendre quand il s’agit de négocier/jouer/bluffer dans cette partie de poker menteur qu’est la géopolitique et la diplomatie économique. Mais il faut prudence garder quand il s’agit de jouer avec un partenaire qui n’a pas fait plus que les autres sa réputation sur le respect de la parole donnée et sur l’altruisme.
Le faste de Moscou : un message codé
L’arrivée de Michael en Russie n’a ainsi rien eu d’une visite de courtoisie ordinaire. Le Kremlin a déployé une panoplie protocolaire habituellement réservée habituellement aux alliés du premier cercle ou aux partenaires stratégiques vitaux : avion spécial affrété, tapis rouge, parade de la garde d’honneur et limousine blindée : chaque détail de cet apparat voulait certainement flatter l’ego national malagasy tout en envoyant un signal fort à la communauté internationale.
En recevant le président malagasy au plus haut niveau, avec Sergueï Lavrov aux côtés de Vladimir Poutine, Moscou ne se contente pas de discuter de coopération diplomatique, économique et militaire. Moscou met en scène, de façon savamment orchestrée, un vrai « pied de nez » à Emmanuel Macron, quelques jours seulement avant la rencontre prévue entre le président français et le leader de la refondation malagasy.
Le message veut probablement être limpide : « Tiens, essaie de faire mieux maintenant ». Ce décorum illustre l’intérêt croissant de la Russie pour Madagascar, qu’elle ne voit pas seulement comme une île lointaine, mais comme un verrou géostratégique majeur … Même si on peut imaginer le plaisir que Poutine a de mettre un « petit caillou » (à la taille des îles Éparses ?) dans les rangers d’une Europe qui décidément ne veut pas se laisser faire.
Le nationalisme malagasy : Entre héritage revendiqué des Menalamba et myopie politique
Dans certains cercles nationalistes d’Antananarivo, ce virage vers Moscou est accueilli avec une vraie jubilation. On y voit enfin la fin de la « Françafrique » (même si elle est déjà bien morte) , et une réponse aux frustrations accumulées depuis la colonisation et le néo-colonialisme français. Ces cercles invoquent certainement l’esprit des Menalamba, ce mouvement de résistance populaire qui, contrairement à l’armée régulière de l’époque, avait refusé de capituler face à l’envahisseur.
Pourtant, cette lecture historique souffre d’une amnésie sélective. Si l’empire colonial français a pu s’installer, c’est aussi parce qu’il avait su exploiter les calculs politiques de dirigeants locaux de l’époque, plus soucieux de leurs intérêts immédiats face à leurs rivaux internes que du sort de la nation.
Aujourd’hui, l’histoire semble bégayer. Le narratif gouvernemental actuel voudrait présenter, quelque part à raison, le rapprochement russe comme un acte de souveraineté pure, une forme de « non-alignement » moderne qui permettrait de choisir ses partenaires librement.
Mais le danger est de confondre « changement de partenaire » avec « indépendance ». Là aussi, il ne faut pas perdre de vue que nos problèmes de développement relèvent davantage de l’incurie et du cynisme de générations de dirigeants malagasys que des seules initiatives étrangères.
Les puissances étrangères, qu’elles soient russes, françaises ou américaines, ne font que défendre leurs intérêts nationaux respectifs. On doit encore et encore le redire : c’est à nous, et à nous seuls, de définir et de défendre nos enjeux. Sans espérer que d’autres, mûs par de sains desseins (saint des saints ?) généreux et désintéressés se chargent de défendre NOS propres intérêts… Question d’autonomie véritable.
Les enjeux et intérêts de la Russie : Le prisme de la survie stratégique
Pour comprendre pourquoi Vladimir accorde tant d’importance au pouvoir malagasy, il faut regarder Madagascar à travers les lunettes d’une Russie sous sanctions massives. L’intérêt russe est structurel, non pas seulement opportuniste et relève de logiques, entre autres, deprojection de sa puissance navale et de guerre des minerais critiques.
Au premier chef, le joyau de la couronne malagasy pour les stratèges russes est semble-t-il Diego-Suarez. Ce port en eaux profondes, l’un des meilleurs de l’ouest de l’Océan Indien, offrirait à la flotte russe une capacité de projection inédite sur les routes maritimes reliant l’Atlantique et l’Océan Indien. Après avoir signé un accord similaire avec São Tomé en avril 2025, la Russie cherche à dupliquer, de manière formellement déclarée, ce modèle à Madagascar pour ancrer sa présence dans une zone historiquement sous influence occidentale.
Par ailleurs, le sous-sol malagasy va devenir, s’il ne l’est pas déjà, un champ de bataille pour la transition énergétique mondiale. La Russie s’intéresse très probablement en particulier au graphite dont Madagascar est l’un des leaders mondiaux, aux terres rares ainsi qu’à l’uranium. L’accès à ces ressources permettrait à la Russie de consolider son statut de superpuissance énergétique en mettant la main sur ces ressources stratégiques. On n’oubliera l’affaire du chrome qui caractérisait aussi il y a peu l’intérêt des Russes pour les ressources du sous-sol malagasy.
En s’insérant dans ces filières, Moscou sécurise ses propres besoins industriels et s’offre le plaisir de « spoiler » les stratégies des Occidentaux qui tentent de réduire leur dépendance à la Chine.
Enfin, last but not least, l’or de Madagascar – dont l‘extraction, souvent hors des circuits officiels, peut servir de matelas de liquidités pour la Banque centrale russe pour contourner les sanctions financières – est certainement au cœur de l’intérêt des Poutine et autres Lavrov pour les ressources de la Grande Ile. .
Le corridor financier A7 et l’architecture d’une finance de l’ombre
Mais, au-delà de ces enjeux géostratégiques et miniers, la venue à Antananarivo de Mikhail Dorofeev, vice-président d’une banque russe sous sanctions qui n’est pas un diplomate de salon mais un spécialiste du contournement financier, n’est par ailleurs absolument pas fortuite. La Russie veut intégrer Madagascar dans son système financier alternatif « A7 » qui veut créer un nouveau corridor financier en Afrique australe pour échapper à la surveillance occidentale et définirait un mécanisme financier alternatif conçu pour opérer hors des radars des réseaux habituels.
L’objectif probable est de permettre le recyclage des revenus miniers et le commerce du fuel russe via des circuits de compensation opaques… Utilisant potentiellement l’or malagasy comme valeur refuge intraçable. Pour le régime malagasy, ce système peut promettre des liquidités immédiates et une autonomie apparente face aux exigences de transparence des bailleurs de fonds traditionnels. Mais en ouvrant les portes à ce corridor financier, la Grande Île risque de devenir une zone grise financière, s’exposant ainsi à une mise au ban définitive par le Trésor américain. Le pari est audacieux, mais le prix de la déconnexion du système financier mondial pourrait être l’asphyxie durable de l’économie malagasy.
Et l’expérience des « financements parallèles » de la Présidence Zafy [2]qui rêvait de s’abstraire des autorités de Bretton Woods devrait nous rappeler que le mirage de l’argent « facile » s’avère des plus dangereux tant économiquement que politiquement.
La riposte des Occidentaux : Entre pragmatisme français et offensive américaine
Face à cette percée russe, les partenaires traditionnels tentent de sauver ce qui peut l’être, chacun avec sa méthode. L’inquiétude de Paris et des Européens face au rapprochement entre Antananarivo et Moscou est profonde et multidimensionnelle, mêlant sécurité stratégique et intérêts économiques vitaux. La France, malgré le choc du coup d’État qui avait renversé Rajoelina, a opté pour un pragmatisme prudent. Paris ne peut se permettre une rupture totale. Parce que la présence française dans l’océan Indien relève d’une logique de puissance résiduelle mais structurellement vitale.
La France y défend d’abord des intérêts géostratégiques : La Réunion, Mayotte, les Éparses et la base de Djibouti constituent un arc de présence militaire qui lui permet de surveiller les routes maritimes reliant le Golfe Persique à l’Europe… Environ 20% du commerce mondial y transite.
Madagascar représente ici un enjeu particulier. L’île est un verrou géographique central du canal du Mozambique, zone qui peut s’avérer de plus en plus disputée pour sa position sur les câbles sous-marins numériques mais aussi pour ses potentielles ressources en hydrocarbures offshore. Perdre l’influence sur Tananarive, c’est ouvrir une brèche dans ce dispositif.
La « sahélisation » — entendre la contagion du rejet français couplée à l’instabilité institutionnelle — constitue le cauchemar de Paris pour la région. Wagner puis Africa Corps ont démontré qu’un vide d’influence se comble rapidement. La Russie, via des offres sécuritaires sans conditionnalité démocratique, séduit des élites locales fragilisées. Madagascar, dont la gouvernance reste fragile, est une cible naturelle de ce narratif souverainiste anti-français.
Paris tient donc à Madagascar pour des raisons combinées : résidus de la Françafrique, intérêts miniers et agricoles, mais surtout pour éviter qu’un pivot malagasy vers Moscou ou Pékin ne fracture définitivement son dispositif indopacifique, dont la cohérence repose précisément sur cette continuité géographique entre La Réunion et les côtes est-africaines.
Les Occidentaux derrière Paris, et européens au premier chef, peuvent redouter enfin de perdre l’accès à certains minerais critiques (graphite, terres rares, uranium) en offrant à la Russie un levier de chantage industriel si elle venait à contrôler ces chaînes d’approvisionnement.
Face à cela, la réaction européenne ne sera évidemment pas frontale. Une forme de pragmatisme diplomatique s’assurera certainement de maintenir le dialogue pour éviter une rupture totale et offrir une alternative aux « offres de services » russes.
Mais le risque d’une mise sous conditionnalité de l’aide et du gel demeure : L’Europe pourrait geler certains programmes de coopération ou soutiens budgétaires en invoquant des clauses de transparence et de bonne gouvernance. Ou, dans des logiques de pression par les investissements, utiliser le poids de de leurs entreprises pour rappeler que le développement structurel de l’île dépend encore largement des capitaux de l’Ouest – présentés bien plus pérennes que les promesses de fuel bradé par le Kremlin – est une option que les occidentaux pourraient envisager.
Mais face au rapprochement poutino malagasy, ce n’est peut-être pas tant du côté de Paris qu’il faut prêter attention que du côté de Washington qui risque de jouer une partition plus musclée. Le département d’État a multiplié les rencontres avec Randrianirina pour discuter de coopération sécuritaire et d’investissements dans les minéraux critiques. Le projet Base Toliara, un investissement américain de 700 millions de dollars dans le titane et les terres rares, est certainement au cœur de leurs préoccupations. Des figures controversées comme Erik Prince ont même été approchées pour offrir des services de renseignement et de protection du régime.
C’est ici que le pari de Michael Randrianirina peut s’avérer risqué. En jouant sur plusieurs tableaux, la présidence malagasy marche sur des œufs. Et jouer au billard de la géopolitique avec des œufs ( et non pas des boules ) n’est pas nécessairement ce qui apportera les bonnes solutions à la stabilisation et au développement du pays.
Le rapprochement avec des financiers russes sous sanctions, comme Dorofeev, pourrait déclencher des mesures de rétorsion sévères de la part des États-Unis et de leur impulsif et imprévisible patron. Lequel ne regarde probablement pas d’un bon œil des perspectives d’accord militaire et de défense. Avec en menace principale la perte de nos avantages commerciaux et en particulier de l’AGOA, ce qui menacerait plus de 100 000 emplois du secteur textile.
La question est ici : Madagascar est-elle en train de gagner son indépendance, ou bien est-elle en train de devenir le terrain de jeu d’une guerre froide 2.0 ? Entre le tapis rouge de Moscou et les avertissements de Washington. Le tango avec un pas à gauche et deux pas à droite peut s’avérer pour le moins hasardeux …
Par Patrick Rakotomalala (Lalatiana PitchBoule) 23/02/2026
Les Chroniques de Ragidro
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