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lundi 14 septembre 2026
Antananarivo | 12h24
 

Editorial

Allô, les intellos ?

lundi 14 septembre | Ndimby A., Patrick A. |  298 visites  | 3 commentaires 

Alors qu’on s’achemine cahin-caha vers une Conférence nationale censée mettre fin aux crises systémiques, on pourrait s’étonner que les intellectuels ne soient pas conviés par la Refondation en tant que groupe distinct au dialogue politique actuel.

Il n’y a cependant pas de quoi vraiment surprendre : dans un pouvoir dominé par l’armée et des personnes ayant passé l’essentiel de leur existence dans le secteur public ou politique, la logique est celle d’une suprématie non contestable du Fanjakana et il y a déjà des difficultés à saisir l’existence d’une véritable distinction entre monde politique et société civile. Alors, ajouter une nuance supplémentaire avec des intellectuels réfléchissant individuellement semble un peu au dessus de telles forces [1].

Nous utilisons le terme d’intellectuels dans un sens large : ceux qui, grâce à leur savoir, leur expertise ou leur capacité d’analyse, produisent des idées destinées à éclairer le débat public. [2]Depuis des années, plusieurs d’entre eux ont développé une véritable expertise sur le caractère crisogène de la pratique politique à Madagascar. Une synthèse de leurs travaux pourrait donc éclairer utilement les réflexions pour la Refondation. On citera à titre d’exemple ceux qui permettent une lecture transversale des facteurs de crise à Madagascar : D’une crise à l’autre et La déliquescence (Sefafi) ; Zafy, Ratsiraka, Ravalomanana (Jeannot Rasoloarison) ; L’énigme et le paradoxe et Madagascar, d’une crise à l’autre (Michel Roubaud, Mireille Razafindrakoto et Jean-Michel Wachsberger), ainsi que le numéro 251 de la revue Afrique contemporaine dont le dossier était dédié à l’anatomie d’un état de crise à Madagascar. L’actualité des derniers mois a également vu des productions qui méritent d’être mentionnées : Abolir l’État sans conscience (Dr Ketakandriana Rafitoson), La capture de l’État (Brice Lejamble) et Le façonnement de l’État en postcolonie indianocéanique : l’hybridité malgache (Dr Juvence Ramasy). Enfin, on rappellera les nombreux livres de feu Sylvain Urfer (s.j.).

Penser sans peser...

Il est vrai que les politiciens se méfient des intellectuels, à qui ils reprochent de ne pas être assez malléables et d’avoir la fâcheuse idée de faire usage de leur esprit critique, à contresens du solelakisme ambiant. Dans les cercles au pouvoir depuis 1960, on leur préfère les courtisans qui applaudissent à tort et à travers, et les faux comptes rémunérés pour de la propagande sans dignité sur les réseaux sociaux. On voit tous le résultat, 66 ans après le retour à l’indépendance. Quand les dirigeants s’enivrent de bravos mercis, ils perdent automatiquement leur lucidité, jusqu’à ce que la Place du 13 mai leur ouvre les yeux. En attendant, ils ne dédaignent pas d’intimider les intellectuels qui parlent un peu trop à leur goût, comme récemment Harotsilavo Rakotoson.

Depuis des décennies, la société civile, dont font partie les médias, produit et partage également des réflexions à la pertinence incontestable, mais auxquelles la classe politique ne s’intéresse pas, alors qu’elle devrait être la première à être attentive. La raison est simple : les politiciens ne prêtent attention qu’à ce qui peut les rapprocher du pouvoir puis à les y accrocher. Autant dire qu’ils sont peu enthousiastes devant les chevaux de bataille enfourchés par la société civile : moraliser la vie publique, contrôler les financements politiques, assainir le système électoral, et bâtir les piliers d’un véritable état de droit.

Au niveau de la rédaction de Madagascar-Tribune.com, nous rappelons avec humilité mais conviction que depuis janvier 2009, les différents éditorialistes de Madagascar-Tribune.com ont accumulé plus de 1 500 articles, dont 90% signés par le quatuor Patrick A., Ndimby A., Patrick “Pitch Boule” Rakotomalala et Ikala Paingotra. Sans oublier ceux qui ont à un moment honoré la rédaction de leur signature avant de la quitter pour diverses raisons, parmi lesquels l’oncle Georges Rabehevitra, Sevane, Anthony Ramarolahihaingonirainy, ou les regrettés Mireille Rabenoro, Jean-Pierre Domenichini et Citoyenne malgache. Certaines signatures étaient plus engagées que d’autres, mais toutes répondaient à une saine envie patriotique de dénoncer les atteintes à la démocratie et à la bonne gouvernance, quels qu’en aient été les auteurs. Il s’est juste trouvé que de 2009 à 2025, c’était principalement Andry Rajoelina qui dominait l’actualité et les décisions prises.

Pas silencieux, mais peu écoutés

On entend souvent des critiques acerbes contre les intellectuels malgaches, les accusant de silence et de compromissions. Il faut toutefois distinguer le silence et l’absence d’écoute. Il suffit de faire l’inventaire des thèmes traités par les communiqués publiés depuis des années par le Kmf-Cnoe, le mouvement Rohy, le Collectif des Citoyens et des Organisations civiles (CCO), voire, en élargissant le spectre, la Conférence des évêques de Madagascar, pour ne citer qu’eux.

La courroie de transmission devant apporter les idées des intellectuels jusqu’aux citoyens fonctionne mal. Compte tenu du niveau d’éducation d’une grande partie de la population malgache, les intellectuels sont au mieux incompris et, au pire, méprisés : « misavoana », « miseho milay », « miseho azy ho intello ». Autant de petits mots doux qui traduisent parfois de la jalousie, mais aussi une profonde défiance. Dans un tel environnement qui prône le hazo avo halan-drivotra comme principe et le fanetrehan-tena comme vertu, il est compréhensible que les intellectuels hésitent à s’afficher comme tels.

Finalement, malgré leur qualité, les éclairages des penseurs qui essaient d’élever le débat ont le goût de la masturbation intellectuelle. Idées pertinentes, propositions brillantes mais sans impact. Ignorés par les politiciens, inaudibles pour les citoyens : les cercles intellectuels parlent quasiment dans un vase clos, car ils peinent à trouver un langage qui touche la population, alors que c’est d’elle dont il s’agit.

Le nombre d’abonnés sur Facebook est un indicateur clair de l’évidence en matière d’impact quantitatif et de l’écart de visibilité. Sur Facebook, la page du Think Tank Diapason affiche 2 900 abonnés, celle du mouvement Rohy 13 000, et celle de Madagascar-Tribune.com 19 000. Tout ceci est très loin des chiffres de la page du révérend Médar Rabetombo (59 000 abonnés), de celle de Marc Tatandraza (160 000), de celle de Syntia surnommée « lol pr » (418 000) et de celle des vidéos amusantes d’Antoni’s (1 000 000). Les « influenceurs », aussi fantasques et vulgaires soient-ils, réussissent là où les intellectuels échouent : savoir toucher la population. La compétence académique ne produit pas automatiquement de l’influence sociale.

Les intellectuels malgaches sauraient-ils capitaliser « L’autorité morale acquise par le talent et le savoir » [3] pour se positionner, co-écrire et co-signer un texte qui ferait figure de hafatra pour les organisateurs et les participants à la Conférence nationale ? Mais on peut sincèrement se demander à quoi cela servirait dans un pays où la Présidence de la Refondation donne de l’importance à un individu comme Tatandraza lors d’un dialogue politique officiel. Il ne s’agit pas ici d’un quelconque mépris de classe, mais d’un constat lucide quant à la possibilité d’élever le débat, alors que le populisme ne cesse, depuis 2009, de faire sombrer la pratique politique dans la désillusion et le ridicule.

Notes

[1Il faut toutefois rendre justice à un groupe d’enseignants-chercheurs de la Faculté des lettres et des sciences humaines (FLSH) de l’Université d’Antananarivo qui ont organisé une table ronde intitulée « Autour des enjeux de la Refondation », et en ont remis les actes au Premier ministre Mamitiana Rajaonarison en mai dernier.

[2Cela écarte les intellectuels autoproclamés sur le seul critère d’avoir un jour fréquenté l’université, mais qui se regroupent fièrement dans des associations d’intellectuels de tel ou tel endroit.

[3SIRINELLI J.F., Intellectuels et passions françaises : Manifestes et pétitions au XXe siècle, Fayard, 2014.

3 commentaires

Vos commentaires

  • 14 septembre à 11:51 | vazaha (#9399)

    Bonjour a Tous et Toutes,
    Je remercie ces rares intellectuels qui ont pris la peine ou le plaisir de nous laisser des editoriaux et autres tribunes libres et articles écrits avec talent et rigueur, dans des styles qui rappellent la qualité de l’education publique et catholique des années 60 , 70, 80. Rien a voir avec Facebook et les produits des fausses vraies universités privées qui pullulent beaucoup partout et que les ministeres de tutelle valident a tour de bras pour des raisons souvent malhonnêtes.
    Combien de fois na t on pas cité les grands hommes politiques de ce monde, et les grands intellectuels qui ne cessent de citer l’education nationale comme base et fer de lance du développement économique, social, scientifique et technique du monde entier. Mais les politiques a courte vue semblent toujours l’emporter , en tout cas a Madagascar, faute de dirigeants éduqués, cultivés, sensés et éclaires.
    Cela restera toujours ainsi tant que le budget national consacre si peu de moyens financiers, humains , materiels et infrastructurels a l’enseignement a tous les niveaux et a la recherche.scientifique.
    La priorisation des besoins et la planification des actions a mener s’imposent plus que jamais : éducationet formation, santé publique, Infrastructures routières, ferroviaires, et fluviaux, reseaux d’rrigation des plaines, électrification des territoires. Si on se donne les moyens au moins pour ces priorités, le changement en 10/20 ans serait plus que visible. Encore faut-il aussi que les programmes qui en découlent soient exécutés avec succes sans les blocages administratifs habituels.
    On a l’air de se plaindre trop du manque de moyens financiers, mais deja avec une bonne et rigoureuse gestion du peu quon a, la situation économique et social aura fait un bond en avant grâce aux impacts des résultats des structures d’exécution de ce vaste chantier national.
    Car l’action publique sera toujours suivie des initiatives privées et les investissements en tous genre qui n’attendent que lemergence dune politique nationale intelligente..
    Tout ceci a l’air facile a dire et dune simplicité infantile. Mais qu’est-ce qu’on attend ?

    Répondre

    • 14 septembre à 11:54 | vazaha (#9399) répond à vazaha

      Rectification : enfantine et non infantile

    • 14 septembre à 11:54 | vazaha (#9399) répond à vazaha

      Rectification : enfantine et non infantile

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